Le chercheur et le terrain
Intervention au cours des
2 ème Rencontre Tuniso-Françaises des Jeunes Chercheurs
IRMC - Université Tunis I
4-5-6 Novembre 1998 Cap Carthage, Gammarth, Tunis
Le terrain constitue un maillon incontournable dans la recherche, même la plus théorique qui soit. En effet, le terrain constitue le point de départ et le point de chute de toute recherche, il est le champ d'application, d'expérimentation et d'initiation de la recherche. Même les spéculations les plus théoriques ont toujours une retombée sur le terrain qui prend des formes différentes.
On se limitera ici à quelques éléments de réflexion relatives à la problématique du terrain et sa place privilégiée dans la recherche indépendamment de la nature de ce terrain et de la spécificité disciplinaire.
1 - Le terrain comme champ et lieu de la recherche
- Bien choisir le terrain de telle manière qu'il permet de tester la pertinence d'une idée, d'une hypothèse ou d'une théorie. Un mauvais choix du terrain risque d'avoir des résultats non conformes aux hypothèses formulées et d'être à côté de l'objectif escompté.
- La science n'est qu'une théorie vérifiée par le terrain. Il constitue le seul moyen de tester la véracité des idées les plus folles qui nous paraissent. Le terrain représente, dans les sciences sociales, le champs de déploiement de l'idée beaucoup plus que dans les sciences de la nature où le laboratoire remplace le terrain.
2 - A l'origine de la formulation de l'objet de recherche: Le constat problématique
- La recherche peut avoir comme origine un simple constat. Un constat qui pose souvent problème. Un constat qui ne pose pas de problème n'induit aucune recherche.
- Un problème n'est qu'une théorie en panne qui n'arrive pas à répondre à un fait observé ou constaté sur le terrain.
3 - Le terrain permet le recentrage de la problématique et de la méthodologie
- Toute problématique formulée au départ doit être recentrée sur et par le terrain de recherche: dimensionnement du sujet, pertinence du problème posé, découverte d'axes de recherches plus pertinents, reclassement ou déclassement des paradigmes, inadaptation de la formulation...
- La méthodologie est à ré-inventer et à calibrer en fonction du terrain et de la problématique renouvelée: absence de données, carence de certaines sources, présence de lacunes et méthodes de comblement, reformulation du questionnaire ou de tout support de collecte de données, pertinence des méthodes utilisées
4 - Le terrain comme test et expérimentation de la théorie ou de la loi
- Le terrain permet le test des hypothèses de travail à travers l'outil statistique, la concordance des données ou la répétitivité. "La théorie n'est que l'idée scientifique contrôlée par l'expérience", c'est à dire le terrain écrivait Claude Bernnard.
En outre, toute assertion générale reste tributaire de l'observation de configurations particulières. Le terrain demeure le point de départ et d'arrivée de la recherche.
- Dans les sciences humaines, seul le terrain nous permet d'en faire d'un simple fait anodin une donne scientifique à travers la répétitivité, la comparaison, la corrélation, la cohérence des faits et leur non-contradiction.
5 - Le terrain comme lieu de collecte des données
- Le terrain constitue le second pôle de la connaissance scientifique dans la mesure où une idée n'acquiert le qualificatif de scientifique que lorsqu'elle est vérifiée par le terrain, conforme aux données réelles. D'où la nécessité et la centralité de la collecte des données: type de données, méthodes de collecte, de mesure et de contrôle des résultats.
- A chaque théorie ou idée correspond un terrain: il faut bien choisir le terrain approprié pour chaque idée et proposition. L'inadéquation entre ces deux termes risque d'être fatale pour la recherche (Cf. point 1).
6 - Le champ de l'adaptation et de l'application méthodologiques : Le rapport terrain-méthode
- Aucune méthode n'est valable pour tout terrain si bien qu'à chaque terrain correspondent des outils méthodologiques définis, adaptés ou réinventés chaque fois que nécessaire. A chaque terrain correspond une méthode et vice versa.
- Par contre, chaque méthode correspond aussi à un certain type de terrain. Elle est d'abord mise en place par, pour et dans un terrain bien défini. Elle correspond à une certaine réalité (actuelle ou historique) qui est loin d'être partout la même. L'adaptation méthodologique est incontournable pour le chercheur. Toute méthode a un contexte spatio-temporel qu'il faut connaître pour pouvoir l'appliquer à un autre contexte.
7 - Un champs d'application : le volet opérationnel
- Le terrain constitue le champ d'application des propositions, des idées émises et des conclusions tirées. Il est le but de la connaissance dans la mesure où le volet opérationnel, même dans les recherches où il le paraît le moins évident, est fondamental.
Le volet opérationnel est central dans toute recherche, qu'il soit immédiat ou à long terme. Il ne suffit pas de comprendre les faits, il faut savoir tirer des conclusions (ou lois) applicables à d'autres terrains (dans le temps et dans l'espace).
- Le terrain est, à terme, le but final de la recherche dans la mesure où l'action ne peut se faire que sur le terrain même si le terrain d'application n'est pas toujours celui de l'étude ce qui est souvent le cas.
8 - La quasi-expérimentation et le fait contextuel
Les phénomènes sont donnés dans un monde historique, un simplexe saptio-temporel précis ne permettant ni répétition spontanée, ni isolement des variables (comma au Laboratoire). On a affaire ainsi à une reconstitution interprétative du réel et non une décomposition expérimentale, c'est une quasi-expérimentation (Cf J Cl Passeron, 1991: le raisonnement sociologique, l'Harmattan).
9 - L'autre intelligibilité du terrain : la contextuelité et l'intentionnalité
Si la théorie a sa propre intelligibilité basée sur le raisonnement , la déduction et le rationalisme logique, le terrain a une autre intelligibilité fondée sur l'intentionnalité, les stratégies/contre-stratégies, les faits du pouvoir et idéologiques qu'il faut essayer de détecter, analyser, dévoiler et dé-monter: "le terrain a ses manuels et ils portent le même langage" écrivait J Cl Passeron (p 53)
10 - Toutes les choses ne sont pas égales par ailleurs : La variabilité contextuelle : les faits sont ainsi donnés
Le raisonnement expérimental part de l'hypothèse "que toutes les choses sont égales par ailleurs" alors que le raisonnement historique, contextuel et de là social stipule que "les faits ne sont pas comparables sous tous les rapports", les données sont ainsi et pas autrement"; une logique de composition différente des faits. S'agit-il de deux facettes d'un même raisonnement qui font que le chercheur se trouve souvent entre-deux, au sein et à l'origine d'une tension permanente dont les pôles sont l'idée et le constat, l'hypothèse et l'observation, le terrain et la théorie. Toute recherche cherche à résoudre la tension "terrain-idée".
Faut-il oublier les conditions de production des données?. Oui si on procède par raisonnement expérimental qui fait abstraction aux conditions de production des données et non si on procède au raisonnement social et on cherche un sens aux données dans la mesure où interpréter nous impose de tenir compte du contexte et non seulement du fait en soi. Le concept de sens et de pertinence est inséparable du contexte. La pertinence serait au centre du raisonnement et de la recherche
En outre, les constats ne sont pas cumulables d'où la nécessité de la comparaison pour juger la parenté des faits et des sens.
11 - Cinq concepts de base
Les sciences humaines, à la différence des sciences de la vie ou de la nature, se caractérisent par cinq concepts clefs qui font du terrain, du contexte un élément central : la différence, l'intentionnalité, le dépassement, la contradiction et l'imprévisibilité.
i - La différence : contrairement aux sciences de la nature, les sciences humaines et sociales mettent en relief la différence qui constitue souvent leur paradigme fondateur même.
ii - L'intentionnalité qui fait que chaque acte est doté d'une finalité donnée qui fait que l'être humain explique le présent pas le futur beaucoup plus que par le passé contrairement à ce qui se fait souvent dans la mesure où cette intention est souvent inconnue ou mal connue.
iii - Le dépassement permanent : l'homme est en perpétuel dépassement contrairement à la nature. L'homme cherche toujours à se dépasser d'où l'imprévisibilité inhérente aux faits sociaux.
iv - La contradiction relève des stratégies déployées et des contre-stratégies qui se trouvent mises en place pour contre carrer les premières. Elle relève des faits de pouvoir et des conflits d'intérêts.
v - L'imprévisibilité fait enfin que les lois de fonctionnement diffèrent un peu des systèmes plus stables.
12 - La question de la falsifiabilité
Dans les sciences humaines et sociales on ne peut guère valider une hypothèse, on ne peut que la corroborer ce qui pose le problème de l'exemplification et du typique dans ces disciplines et place le terrain au centre de la problématique de la recherche et du chercheur. Le terrain est loin un simple support et un champ des recherches, il est à la fois le point de départ et l'objectif final de tout processus de connaissance et module les résultats de la recherche.
Conclusion
Dans les sciences humaines et sociales, le terrain tient la place et le rôle du laboratoire (sans avoir exactement le même statut) destiné à vérifier une loi, tester un modèle, confirmer ou infirmer une hypothèse ou confronter une idée contradictoire. Ce terrain prend cependant, des formes différentes selon les disciplines et l'objet de recherche : espace physique, domaine de l'étude, champ concerné par la recherche, matériaux ou données objet de la recherche....
Le terrain est à la fois un milieu physique et un champ spatial, une technique d'approche du réel que le chercheur est appelé de maîtriser et un rituel professionnel nécessaire pour le processus initiatique du chercheur appelé à résoudre la tension "idée-matière" ou "théorie-terrain". La recherche scientifique est en définitive un double processus de mise en tension et son dénouement.
Ce terrain de recherche n'est cependant pas neutre et par son choix, son contenu et l'approche dont il sera l'objet, le terrain est capable d'orienter la recherche et déterminer ses résultats comme le chercheur l'est encore plus à travers un bon choix (dans quel sens !) de son terrain.
Additif
Le problème de définition
Il faut relever l'extrême diversité des définitions du terrain selon les disciplines ce qui pose le problème des limites et des démarches à utiliser. Comment on choisit: le terrain ou l'objet avant ?. Quelle est la relation entre le terrain et l'objet et quelle est leur relation avec la méthode ?. N'y - a-t-il pas un triangle "Terrain-Objet-Méthode" ?. Quel est le statut des sources orales et leur limite avec les sources écrites ?. Quel est le statut du corpus utilisé (archives,...)?
L'accessibilité au terrain ne marque-t-elle pas l'approche, le corpus utilisé et la notion même de terrain qui aurait parfois une notion vague à tel point qu'il se confond avec les sources ou le corpus même. Parfois l'objet prime notamment dans la démarche disciplinaire. La notion de terrain doit être prise dans le sens large et non rigide dans la mesure où ce terrain est physique pour certains (objets, disciplines) alors qu'il est un simple corpus ou objet pour d'autres disciplines : femme et pouvoir, la sophistique...
Le problème des limites est souvent posé , la limite du terrain, de la discipline, la limite entre la théorie et la pratique, limite du terrain par rapport au sujet posé et à la problématique formulée (pollution diffuse, l'intérêt public...).
Quel est le rôle et le statut du terrain entre le général et le spécifique ?. A chaque terrain correspond une problématique, une échelle et une articulation différente. Il y a un changement constant de terrain/échelle/problématique. Le terrain peut être représentée par une image de terrain: une image partielle, incomplète et souvent biaisée (archives, cartes, vestiges...) d'où le biais et son nécessaire contournement. Ce terrain est indissociable aussi de la collecte, du déchiffrement et de l'accès aux données spécifiques ce qui pose le problème des sources et de leur pertinence. Le lien entre le chercheur et le terrain mais aussi sa recherche n'est pas neutre, il est de type affectif et idéologique ce qui fait du chercheur un véritable acteur.
Il faut relever la pertinence du terrain avec l'objet et la question posée et ne pas choisir n'importe quel terrain. Il y a une véritable adéquation entre les trois volets, c'est un autre triangle qui s'ajoute. Le terrain a toujours raison à condition d'utiliser la méthode appropriée et adéquate. Le problème de l'échelle fait que souvent l'échelle de l'observation est différente de l'échelle d'explication.
Le terrain est cet autre antipode qui s'oppose à la formation livresque générale et il constitue souvent le lieu et le moyen de confrontation de cette formation globale et générale.
Quatre critiques
Quatre critiques sont à formuler (Jacques Comaille) à l'encontre de la sociologie en particulier mais de toute science sociale en général :
- La naïveté : il s'agit d'être méthodiquement ignorant de tout ce que le monde sait d'où l'humilité.
l - Le réductionnisme souvent de prendre un terrain réduit pour étudier un phénomène total et global d'où l'illusion permanente et la métathéorie : comment passer du particulier au général. La comparaison doit se situer à plusieurs échelles comme un tableau qu'on met devant nous à différentes distances ce qui permet de révéler des choses différentes selon la distance choisie.
- La subversion : c'est le dévoilement permanent alors que la société a toujours besoin de paralogique et on rejoint ici Bachelard lorsqu'il écrivait " il n'y a de science que de caché" . Le terrain est toujours le lieu de tensions, de conflits et de contradictions.
- La soumission : c'est le risque d'être assigné à travailler sur un terrain non pertinent et la recherche se transformer en une ingénierie du pouvoir pour justifier ou résoudre les problèmes du pouvoir (là où il y a des tensions) dans la mesure où le terrain est le lieu de la lutte de pouvoirs en rêvant de la science pure.
Observation-interprétation/Quelles ressources?
Il y a souvent une succession de moments : l'accusation des sources puis de leur confrontation. La comparaison constitue ainsi une manière d'observer puis d'interpréter les faits observés.
Quatre questions sont à poser au niveau de l'observation et de l'interprétation : quoi, comment, pourquoi et qui ?. Les deux moments observation-interprétation sont liés et séparés à la fois, il y a un passage permanent entre les deux processus. La phase de l'observation est fondamentale dans la mesure où elle détermine la suite du processus. Ces deux phases posent la question des sources et des ressources à utiliser. Il y a souvent une chaîne de "construction-déconstruction et reconstruction" de l'objet et des catégories. Il faut signaler que l'échelle de l'analyse n'est pas souvent celle de l'explication ce qui fait qu'il y a souvent un changement d'échelles permanent entre les deux phases. Cette variabilité des échelles s'effectue aussi au niveau de chaque phase.
La pluridisciplinarité est-elle un choix, une nécessité ?. S'impose-t-elle comme telle ou selon le terrain et la question posée. Quelle est son statut entre la culture générale et la vigilance disciplinaire.
Il y a l'idée de passage entre le visible et l'invisible, l'apparent et le latent, le formel et l'informel. Ce passage constitue un va et vient constant avec une forme de continuité-discontinuité sous la forme d'une véritable spirale où on revient jamais au point de départ et non un simple cercle aussi vicieux qu'il soit. Il y a un recoupement entre
- le visible, l'analyse, le spécifique, la matérialité, l'observation...
- l'invisible, l'interprétation, le général, l'immatériel, la synthèse...
Ces deux phases correspondent à un changement d'échelles qui correspond à un processus d'approfondissement qui va de l'immédiat au médiat, du proche au lointain et du simple au complexe. Chaque phase est en réalité, dépendante de l'autre et se situe elle-même entre deux phases encadrantes. En fait, il ne peut y avoir d'observation sans interprétation préalable comme chaque interprétation doit conduire à une nouvelle phase d'observation. Les séparer totalement, serait un faux problème comme est le cas du couple visible-invisible ou spécificités-généralités. La recherche consiste à faire reculer les frontières de l'invisible mais encore faut-il avoir la clef?.
En fait, un chercheur est toujours entre-deux phases, l'hypothèse et sa vérification, le visible et l'invisible, l'analyse et la synthèse, l'observation et l'interprétation, le spécifique et le général, le terrain et la théorie... Le chercheur met en tension deux pôles (concepts, théories, hypothèses) ou deux phases (terrain-théorie, observation-interprétation) différentes voire contradictoires. Au moment où il met en tension, il est aussi mis en tension lui-même. La recherche est un processus constant de lecture-relecture, c'est une contextualisation à la lumière d'autres contextes et on rejoint ici ce qu'écrivait Bachelard que "l'histoire de la science est celle de la rectification des erreurs commises".
La pluridisciplinarité
L'interdisciplinarité est un enrichissement qui conduit parfois à une confusion. Elle doit correspondre à une maîtrise des outils empruntés, une véritable ré-appropriation des outils utilisés et une relecture à partir de la discipline. Elle constitue un éclairage de l'approche disciplinaire ou un approfondissement de l'outillage de mesure ou d'analyse. Quelle est le statut de l'interdisciplinarité dans la formulation de l'objet de recherche?.
La pluridisciplinarité ne s'impose pas d'elle-même, il faut être disciplinaire d'abord et compétent dans son champ disciplinaire pour pouvoir être plus efficace lorsqu'on se met avec les autres ou on veut emprunter des autres. La psychologie doit être prise en compte surtout qu'on parle de plus en plus d'acteurs or un acteur a toujours des mobiles, des stratégies et des finalités et les phénomènes sociaux commencent toujours par être individuels. La pluridisciplinarité constitue un outil d'interprétation et d'analyse.
La recherche correspond souvent à une demande sociale, soit l'action, soit la légitimation. Elle peut se situer dans le processus de la conscientisation de la société. La recherche a pour finalité de dévoiler, la recherche des invariants et des stratégies au travers des écrans et des filtres (personnel, discipline, idéologie) mais doit-on tout dévoiler et peut-on le faire?. La recherche se justifie-t-elle par l'intérêt du chercheur ou de l'acteur?.
Spécificités-généralités
Il y a trois dimensions qui sont à invoquer dans toute démarche de spécification-généralisation : temporelle, spatiale et thématique ou théorique. La spécification doit conduire à la généralisation mais découle elle-même du général: on ne spécifie qu'à partir du général. La légitimité du spécifique provient de l'élargissement et de la généralisation. La comparaison, le changement d'échelles (temporel et géographique) et l'élargissement théorique (interdisciplinaire) sont nécessaires pour passer du pôle à un autre.
Il faut cependant éviter les comparaisons sauvages et le faible apport du spécifique au général. On peut se demander souvent dans quelle mesure le spécifique n'est-il pas construit, il crée la subjectivité. La généralité se pose au niveau du paradigme tandis que le terrain est toujours spécifique.
La spécificité est le trait caractéristique d'un fait, elle se fonde sur la comparabilité d'où le choix adéquat des échelles, des concepts et des processus sociaux généraux qui sont derrière. Le spécifique exprime souvent des formes différentes d'un fait ou d'un processus général. On retrouve là aussi la difficile séparation et le spécifique se trouve en fait entre deux généralisations même si le premier terme est souvent flou (général-spécifique-général). En fait, on ne part pas du spécifique absolu ou total et le fait de choisir un terrain ou un thème s'appuie toujours sur des considérations générales. La comparaison doit agir dans deux sens: le sens horizontal (entre les terrains ou les cas spécifiques) et dans le sens vertical (du terrain et le contexte général et la société totale). Il faut relever, en outre plusieurs niveaux et sphères de spécificités et de généralités : l'atelier de céramique permet de généraliser à la Tunisie Centrale dans le cadre de la Tunisie et ensuite de l'Empire Romain. Cet atelier permet en outre de passer à la sphère socio-économique et au pouvoir, la production et à la société dans son ensemble. Ainsi un va et vient horizontal et vertical s'impose.
Le spécifique correspond ainsi à l'intervention d'un facteur supplémentaire qui conduit souvent à une réduction de l'espace concerné. Le passage du général au spécifique correspond ainsi à l'élimination de facteurs restrictifs et la prise en compte d'un nombre réduit de facteurs. La spécificité impose de bien choisir la période et la date, l'échantillon et l'espace, le terrain adéquat qui permet la pertinence requise. La problématique permet de généraliser et de sortir de la myopie du particulier et la connaissance scientifique consiste à dégager le variable du constant.
Visible-invisible
Le visible est un fait limité, c'est une construction et correspond à l'analyse directe tandis que l'invisible correspond au phénomène global, à l'explicitation et la phase déconstruction-reconstruction. Les outils doivent permettre de sortir du commun et de l'informatif pour aller à l'interprétatif et chercher le sens caché. Il y a là une production ou une restitution du sens. Il y a ainsi trois phases : analyse (description, tri, délimitation, identification...)-interprétation-(explication) construction (donner un sens, chercher l'intelligibilité, mise en relation).
Le visible est ce qu'on voit ou peut voir directement ou indirectement (lire, au moyen d'outils techniques...), c'est le concret, l'observable et le mobile. C'est une pré-construction et non ce qui nous est donné. C'est l'objet (la forme) qui cache souvent ce qui est plus important: le processus et le mécanisme, c'est l'arbre qui cache la forêt. C'est aussi le visible indirectement en utilisant d'autres méthodes (photo, texte, calligraphie, iconographie...), il constitue un résultat et une donnée, une matérialité et un acte contrairement à l'invisible qui relève plutôt des processus et des stratégies, de l'immatérialité et du caché, des mobiles , des conflits et des intentions L'objectif de la recherche serait de rendre l'invisible visible et de passer du dernier au premier, d'où le problème des outils et des méthodes. Le visible ne représente ainsi qu'un point de départ et non point l'objet ou l'objectif de la recherche. Le visible est lui-même un fait révélé à partir d'une méthode ou une formation donnée d'où la nécessité d'un approfondissement interdisciplinaire et méthodologique et on touche ici au dépassement des termes visible-invisible :
- Visible : forme, état, matière, résultat
- Invisible : processus, mécanisme, catégories, sens...
Il s'agit de confronter le visible au réel dans la mesure où le réel contient toujours une composante invisible souvent la plus importante ou la plus déterminante. La question est de remonter du visible à l'invisible, avec quels outils et quelles méthodes?.