Le statut de la géographie
 

                                      De l'espace de la synthèse à la synthèse de l'espace?
 

 

                    Communication faite au II ème Colloque du Département de Géographie, Faculté des Lettres & des Sciences Humaines de Sousse "Une géographie au temps du monde: Postures intellectuelles pour la géographie tunisienneSousse, 1 – 3  mars 2001. texte ronéo 13p.
    Texte publié pp : 145-156 in «Une géographie au temps du monde : Postures intellectuelles pour une géographie tunisienne ». Textes réunis par R Lamine. Faculté des Lettres & des Sciences Humaines de Sousse. 2003, 467 p.

                                                                                                                            

                                                                                     Amor BELHEDI

 

 

ملخص: وضع الجغرافيا : من مجال التأليف إلى تأليف المجال

         غالبا ماتعرف الجغرافيا بأنها علم تأليفي كأن العلوم الأخرى لا تقوم بدورها بالتأليف, هذه النظرة التأليفية غالبا ماتقدم بأنها إمتياز تنفرد به الجغرافيا وتفتقر اليه الفروع الأخرى تعكس في الواقع نقصا تنظيريا يجعل الحدود والمحتوى ضبابية وغير واضحة مما يجعل هذا الإمتياز غطاء لذاك العجز. ويسعى هذا العمل الى طرح مسألة التأليف في الجغرافيا الذي بقي أفقيا بالأساس وتجميعيا لمعلومات تم إنتاجها من طرف فروع أخرى عوض أن يكون تأليفا رأسيا يرتكز على أهم التمفصلات المجالية. فالجغرافيا عوض أن تكون مجال التأليف عوض تأليف المجال. هذه المهمة لا يمكن تأمينها إلا إذا توفرت للجغرافيا نظريات مجالية وإتخذت من المجالات الترابية حقلها. بهذا الثمن فقط يصبح مجال الجغرافي التأليف المجالي وليس مجال التأليف.

 

Résumé : Le statut de la géographie: de l'espace de la synthèse à la synthèse de l'espace.

                Très souvent on présente la géographie comme la discipline et la science de la synthèse comme si les autres disciplines ne procèdent pas elles aussi à leur propre synthèse. Cette conception de la géographie, présentée souvent comme une richesse et un atout qui font défaut aux autres disciplines exprime en fait, une carence théorique et paradigmatique qui rendent les contours et le contenu de la discipline flous et la prétendue synthèse n'est en réalité qu'un alibi. Ce travail essaie de poser le problème de la prétendue vocation à la synthèse de la géographie, synthèse qui est restée horizontale et sommative alors qu'elle devrait être verticale et structurelle ayant pour objet les diverses articulations du fonctionnement spatial et territorial et ne pas s'arrêter à une mise en relation simpliste de données produites par d'autres disciplines. La géographie, au lieu d'être la synthèse de l'espace, devrait être l'espace de la synthèse. Cette tâche ne peut être assurée qu'une fois la géographie dotée de théories spatiales, elle prendrait comme champs les territoires et la territorialité, voire les espaces territoriaux. C'est à ce prix que le territoire du géographe deviendrait la synthèse de l'espace et non l'espace de la synthèse.

 

Summary : The status of the geography: from the space of the synthesis to the synthesis of the space.

                Very often one presents geography like the discipline and the science of the synthesis as if the other disciplines don't proceed also to them own synthesis. This conception of the geography, presented often like a richness and an asset which make defect to the other disciplines expresses in fact, a theoretical deficiency which make the discipline contours and the content vague and the supposed synthesis is in reality an alibi. This work tries to pose the problem of the geography's supposed vocation to the synthesis , synthesis who stayed horizontal wherea she should be vertical and structural having for object the various spatial and territorial joints and not only making in relation datas produced by of other disciplines. The geography, instead of being the synthesis of the space, should be the space of the synthesis. This task could not be insured that one times the geography endowed of spatial theories, she would take as field territories, territoriality and territorial spaces. It is to this prize that the territory of geographer would become the synthesis of the space and no the space of the synthesis.

            Aussi paradoxal qu'il puisse paraître, la géographie en dépit de son utilité n’a pas eu une grande place sur la place dans la mesure où elle apparaît comme un savoir qui ne pose pas de problème, qui n’utilise pas de théorie ou l’idéologie... qui a pour objet la recherche de l’exceptionnel, le différent et l'exotique ce qui ne dérange pas le commun des mortels d’où la dérive vers la marginalisation et l'absence parfois de pertinence.

            Trois impostures sont mises en cause (Cf. Robic M C 1991) et qu'on peut formuler comme suit:

            i - La description raisonnée restituant le terrain à travers l'utilisation systématique de diverses sciences comme la géologie, l'hydrologie, l'histoire, la démographie ou l'économie... La synthèse est ainsi élaborée sans avoir formulé de thèse selon une grille de type verbalo-visuel!.

            ii - La nomenclature de l'exhaustivité selon un mode extensif juxtaposé sans corrélation véritable relevant de l'interprétation beaucoup plus que de l'explication. Ce mode donne le ton monotone de la monographie et de l'inventaire.

            iii - L'usage systématique des dénominations locales populaires comme preuve de la véracité d'un concept savant et l'attachement au terrain concret. A force de trop coller probablement au terrain, la géographie a de la peine à décoller!.

            Le titre pourrait étonner certains. En fait, il exprime un désarroi réel que beaucoup, peut-être, l'ont vécu à un moment ou un autre. J'estime par ailleurs que ces moments de questionnement sont les véritables moments de vérité d'un (du) géographe, tout le reste serait une parenthèse de contre vérité.

            Ma première lecture du papier qui a servi de plate-forme à ce Colloque a suscité en moi une sensation aussi paradoxale que problématique à la fois. J'ai eu l'impression de n'y voir que des évidences retrouvées, mais à y réfléchir un peu, je sentais le vide balayer la certitude dans un savoir dont les piliers théoriques ne résistent pas toujours à la mise en question nécessaire de l'intelligibilité requise.

            Mon propos se limite ici à traiter de deux questions fondamentales, valables pour la géographie tout court, la géographie tunisienne bien évidemment ne peut que s'y rallier et s'y retrouver pleinement. Il s'agit des questions de la synthèse et de la territorialité qui sont à revisiter.

            Ce que je vais dire pourrait paraître trivial pour certains mais ce qui pose souvent problème c'est la banalité et l'évidence qui désarment toute inquiétude scientifique et bloquent l'intelligibilité.

 

I - De la synthèse des faits à la synthèse paradigmatique

 

            La géographie est souvent présentée comme une discipline aux contours flous. Ces limites sont de plus en plus floues suite au développement de l'interdisciplinarité et de l'ouverture disciplinaire, sollicitée et recommandée, sur de nouvelles préoccupations considérées jusqu'à une date récente comme une hérésie. En outre, la géographie s'est toujours vantée d'être la discipline de la synthèse qui se situe en aval d'autres champs disciplinaires, cette posture synthétique cultive même le flou.

 

1 - Des contours flous au flou du contenu et de l'épistémé          

 

            Ces contours flous posent un problème épistémologique constant de recentrage, de clarification et d'affinage du champ conceptuel, théorique et praxéologique de la discipline. Cette permissivité des contours fait que le problème est structurel et non conjoncturel. Elle permet cependant l'intégration permanente de nouveaux paradigmes et de champs cognitifs.

 

1.1 - Une situation de carrefour qui conduit à un fourre tout

            La géographie est présentée souvent comme une discipline carrefour ou qui se situait au carrefour des autres disciplines, ce qui n'a pas le même sens. Une discipline carrefour est un champs réceptacle de plusieurs champs cognitifs (limites ouvertes) tandis qu'une situation de carrefour garantit la spécificité tout en assurant la richesse des apports (limites plus fermées).

            Notre discipline se trouverait à l'intersection de trois grandes catégories de disciplines: les disciplines géométriques (topographie, topologie, géodésie, cartographie, géométrie...), les disciplines physiques (écologie, biologie, géophysique, géologie...) et les disciplines socio-économiques (économie, sociologie, histoire...). Cette situation de carrefour fait que  tout peut appartenir à la discipline sans lui être spécifique, propre ou réservé!. Est-ce une richesse ou une faiblesse?. Effectivement, c'est une richesse du champs mais sa contre partie est la faiblesse de la pertinence, la carence de l'épistémé, le flou du terme et l'ambiguïté de l'objet.

            Aussi paradoxal que cela puisse paraître, cette position centrale de (au) carrefour, souvent recherchée et revendiquée même, fait que le flou est général, les contours sont très imprécis au même titre que les méthodes, les concepts, les outils d'analyse et le contenu. Le flou des limites forge et entretient celui du contenu, des paradigmes et des instruments.

            Avec ce flou, seule la synthèse permet une certaine intelligibilité des données récoltées ici et là sans cohérence aucune. La synthèse devient nécessaire et incontournable, devant l'amalgame des paradigmes et le court circuitage éclectique des champs disciplinaires, pour rendre ce magma intelligible et utile.

            On peut penser aussi qu'en sens inverse, le manque de clarté des fondements épistémologiques et paradigmatiques conduit nécessairement au flou des contours disciplinaires. Justification, intelligibilité et utilité constituent les maîtres mots. La seule justification serait alors cette synthèse porteuse d'une certaine utilité et assurant un minimum d'intelligibilité: deux conditions nécessaires, mais non suffisantes, pour fonder un champ disciplinaire.

1.2- Science ou savoir scientifique ? : la faute à la synthèse

            En suivant M Foucault (1966) dans ses propos, la géographie se rapprocherait beaucoup plus d'un savoir scientifique dans le sens d'une combinaison d'éléments et d'outils élaborés par d'autres sciences ou savoirs en vue d'une pratique sociale que de la science dans le sens d'une analyse de plus en plus précise d'une partie de plus en plus restreinte de la réalité.

            Cette manière de voir la synthèse a certainement empêché la géographie de s'ériger très tôt comme une véritable science. En voulant être à la fois une science de la nature et de la société, la géographie a raté l'une comme l'autre.

 

1.3- La synthèse-alibi ?

            On comprend alors très bien que ce savoir scientifique, pour être à la fois intelligible et utile, doit passer par la synthèse qui, loin d'être un choix délibéré ou une position épistémologique choisie, exprime plutôt une carence épistémologique  et voile une faiblesse paradigmatique dans la mesure où toute science débouche sur la synthèse après une phase analytique nécessaire. Prétendre à la synthèse des autres savoirs serait à notre avis une position hégémonique injustifiée, elle voile une faiblesse de la procédure analytique!.

            Quelque soit le point de départ, un flou des contours ou du contenu, le résultat est forcément le même. La synthèse se présente ainsi comme une richesse, à la fois sacralisée et revendiquée, qui voile en réalité la pauvreté analytique, théorique, paradigmatique et conceptuelle. Faut-il rappeler qu'il ne peut y avoir de bonne synthèse sans de solides et fines analyses menées sur la base de rigoureuses méthodes spécifiques à la discipline.

 

1.4- L'interface homme-nature ou le dilemme géographique

            La tradition vidalienne définit la géographie comme la science de la synthèse avec ses deux versants naturel et humain?. La géographie a changé d'objet tout au long de son histoire: science de la terre, étude du rapport homme-milieu, de la localisation, du paysage ou science des organisations spatiales..., sont autant de couches qui se superposent sans s'éliminer posant ainsi la question de la cohérence et justifiant en même temps la nécessaire synthèse paradigmatique d'une coexistence conflictuelle.

            Cette pluralité n'est pas toujours synonyme de richesse, au contraire!. L'imprécision de l'objet engendre celle du questionnement, la superposition des outils et le brouillage du statut scientifique qui range la géographie tantôt du côté de la nature, tantôt du côté des sciences de l'homme ou à l'interface des deux versants.

            Science de la synthèse, la géographie a souvent revendiqué la double appartenance aux sciences de la nature et aux sciences de l'homme, une interface entre le versant naturel et social. La nouvelle géographie tend cependant à reléguer les rapports de la nature avec l'homme ou de l'homme avec la nature au second plan[1] pour s'intéresser davantage aux organisations spatiales et au rapport société-espace.

            Cette synthèse pose le problème de l'articulation entre les deux versants (naturel et humain) de la géographie. En effet, la géographie définie comme "l'étude de l'épiderme de la terre", procède d'une démarche des sciences de la nature dont elle se rattache (géomorphologie, climatologie, hydrologie, océanographie, biogéographie...) et tire sa raison d'être des sciences de l'homme qui justifient sa finalité ce qui est naturellement source d'ambiguïtés et de contradictions théoriques?. Autrement, c'est du côté des sciences de la nature que la géographie cherche une reconnaissance scientifique tout en grignotant sur leur terrain mais c'est du côté des sciences de l'homme et de la société qu'elle tire son utilité tout en se défendant mal de la concurrence de disciplines plus spécialisées et pointues, voilà le dilemme géographique!.

            Si le balancement entre les deux versants est possible au niveau des études de cas, il ne tient pas lorsqu'on se place au niveau global de la discipline comme approche, paradigme et démarche?. La position théorique doit être tranchée et ne pas se plier au dictât de l'empirisme, au choix des uns et des autres au gré des circonstances, des subjectivités ou des états d'âmes.

            La développement récent de la géo-écologie et l'utilisation du concept central d'écosystème, voire de géosystème, ne résolvent pas le problème dans la mesure où le versant nature n'est souvent que anthropisé alors que de l'autre côté, on ne prend souvent du versant naturel que le volet contrainte. L'approche environnementaliste et systémique (géosystème, territoire et paysage) n'a pas encore réussi à assurer l'intégration en dépit des progrès enregistrés dans le sens du rapprochement réel des deux versants de la discipline.

            Cette synthèse suppose l'unité des versants et sous tend le déterminisme, elle en fait à la fois l'originalité mais aussi le blocage. Cette logique linéaire d'antécédence ne résout pas la question quelque soit le sens du rapport. C'est plutôt du côté d'une logique dialectique qu'il faut certainement se pencher pour assurer une véritable synthèse paradigmatique.

            En effet, le rapport homme-nature ne peut être que d'ordre dialectique dans la mesure où il est par essence conflictuel parce que social, il porte nécessairement en soi une intentionnalité. C'est un terme qui renferme les notions d'idée, de projet et de tension. On y retrouve toute la chaîne sociétale qui va de l'idée à formuler, l'intérêt à se représenter ou à défendre, le désir d'agir, le projet à mettre en place, l'enjeu qu'il représente et qui en résulte, la stratégie à déployer et la tension qui en résulte. Cette logique dialectique débouche sur  un processus de dépassement perpétuel de la nature, de l'autre et de soi, une interaction constante où l'imprévisibilité a sa raison d'être, fonde l'humain et le social et les distingue du naturel. Cette imprévisibilité porte en soi la richesse et la diversité des réactions[2], le blocage du social et par là, la différence vue souvent comme une faiblesse, de l'approche des sciences humaines et sociales[3].

 

2 -  Dépasser la disciplinarité :  la pluri/inter/trans-disciplinarité

 

            La géographie est souvent définie comme une discipline pluridisciplinaire[4] touchant plusieurs champs de la connaissance scientifique en les intégrant et en assurant à sa manière la synthèse de plusieurs disciplines comme la géologie, la géophysique, la botanique, la biologie, l'économie, l'histoire ou la sociologie, etc. Ce statut noble de la synthèse place la géographie au dessus des autres disciplines[5] jugées unimodales et privilégiant souvent un seul faisceau épistémologique. Ce statut synthétique est souvent sacralisé à tel point que l'objet et l'objectif du géographe sont devenus, pour beaucoup, la collecte des données disciplinaires, leur mise en perspective et leur articulation les unes aux autres.

            Se situant un peu en aval, la géographie devient ainsi une discipline de second niveau qui n'a besoin ni de théorie, ni de concepts puisqu'elle ne préside pas à la production de ce savoir multidisciplinaire très diversifié et fort hétérogène. Il est si diversifié qu'aucune théorie cohérente d'ensemble n'est en mesure de l'embrasser. Cette tâche est laissée aux autres disciplines et on n'a même pas besoin de poser la question de la pertinence éclectique du passage d'un champ à l'autre.

            Cette pluridisciplinarité fait renoncer d'ailleurs toutes les bonnes intentions et décourage les efforts les plus louables tellement les champs impliqués sont si divers et les méthodes si différentes que seule la synthèse des faits est possible mais pas celle des lois, des processus ou des paradigmes. L'intelligibilité est alors post-anté.

            A cette pluridisciplinarité, qui se trouve, depuis longtemps, au centre de la pensée géographique, s'est ajoutée plus récemment l'interdisciplinarité et la transdisciplinarité qui sont autant une ouverture pour certaines disciplines caractérisées par une excessive fermeture qu'elles contribuent à brouiller davantage les contours flous d'une discipline jugée peut-être trop ouverte. Les limites sont en passe de devenir encore plus mobiles et plus floues. Les poussées périphériques ont été telles qu'on a parlé parfois d'éclatement de la géographie; de géographies au pluriel ou de perte identitaire tout court face à deux processus convergents: la revendication de la spatialité par d'autres disciplines d'un côté et l'intégration de dimensions a-spatiales dans les analyses des géographes de l'autre.

            En effet, de nombreuses disciplines émergentes (comme l'écologie, l'environnement, les SIG...) ou anciennes (comme l'agronomie, l'économie rurale, l'économie...) intègrent de plus en plus les préoccupations spatiales ce qui pose problème à la géographie qui y voit un grignotage de son espace, voire de son territoire. De l'autre côté, les géographes ne se limitent plus à la dimension spatiale, ils ont d'abord découvert la pertinence de la prise en compte de la dimension sociétale, géopolitique, économique ou humaniste qu'ils revendiquent de plus en plus comme un pendant incontournable de la dimension spatiale.

            Ce balayage disciplinaire croisé permet des éclairages opérés à partir de différents points conduisant souvent à faire reculer la frontière disciplinaire et à baliser l'espace disciplinaire de chacun. Il contribue à un triple résultat: des lignes ou des zones de croisement, des champs d'interférence et des espaces superposés selon le niveau et l'étendue de l'éclairage à l'instar du croisement de diverses sources optiques[6].

            L'interdisciplinarité est cette recherche pionnière, hors frontière, ce courage d'aller au delà de la discipline, dans cet espace qui échappe aux champs disciplinaires. Elle est de nature à apporter un savoir, une vision ou une approche différente pour éclairer, ensemble avec les autres disciplines, un espace non encore exploré, pas encore approprié selon des méthodes souvent différentes et novatrices. L'interdisciplinarité contribue néanmoins, consciemment ou non, à repousser vers l'extérieur la frontière disciplinaire à la rencontre des autres disciplines. Elle finirait à terme à un partage interdisciplinaire en fonction de la pertinence différentielle des différents apports disciplinaires[7]!.

            Voyons maintenant l'autre versant des faits. La réalité est tellement complexe et enchevêtrée que seule une approche pluridisciplinaire et synthétique peut être intelligible et pertinente en renonçant aux éclairages disciplinaires trop fragmentaires et compartimentés en dépit de leur intelligibilité certaine et parfois irréprochable.

            L'approche systémique va parfaitement avec la trandisciplinarité et la synthèse fonctionnelle des rapports et des articulations et non simplement celle des faits ou le rapprochement des formes. La transdisciplinarité consiste alors à découvrir les similitudes au delà des frontières disciplinaires et en dépit des différences apparentes, à intégrer les méthodes malgré la différence des champs d'investigation. La transdisciplinarité exprime cette synthèse globale qui dépasse les fausses similitudes et les singularités disciplinaires[8]. A travers la trandisciplinarité, c'est un renouveau méthodologique qu'il s'agit d'opérer dans le sens d'une intégration plus profonde des outils d'analyse et des approches.

 

            Cette approche systémique et transdisciplinaire est de nature à prendre en compte la manière dont une société s'adapte à son espace et ses contraintes physiques, utilise convenablement ou abusivement les ressources, génère des déséquilibres au point de porter préjudice à l'existence même du groupe, reproduit son espace de vie et en fait un territoire. Cette approche permet à la géographie qui s'est longtemps préoccupée  des questions du milieu de ne pas se dessaisir de l'environnement au moment où il devient à l'ordre du jour et de plus en plus convoité par des disciplines qui ne se sont jamais souciés tout en affrontant la question de la territorialité dans sa complexité.

 

            On a pris de plus en plus conscience de l'action négative de l'homme sur son espace qui a agi jusqu'ici comme un prédateur menaçant les équilibres généraux, sa propre vie même et sa reproductibilité d'où la question de la durabilité du développement[9] et la remise en question des rapports à l'espace, concept qui tend à être remplacé de plus en plus par celui de territoire dans la mesure où celui-ci incorpore la notion de durabilité.



 

II - Science des territoires et territoire du géographe

 

            Ni l'objet, ni la méthode ne peuvent à eux seuls définir une science ou une discipline qui se trouverait plutôt à leur intersection. L'objet et la méthode découlent, tous les deux, de la problématique disciplinaire qui définit le type de la question posée à la réalité, exprime la pertinence et définit le champs disciplinaire. Problématique, objet et méthode constituent ainsi le triptyque fondateur de toute science.

            L'objet de la géographie a été successivement l'une des quatre catégories spatiales: le lieu, le milieu, l'espace et le territoire. Cette gradation exprime ainsi la découverte, la prépondérance, l'affranchissement progressif de la nature, le développement de la problématique socio-politique et l'abandon du paradigme de la neutralité de l'espace tout comme son déterminisme.

 

 

1 - L'espace territorial ou le territoire du géographe

 

            La géographie étudie l'espace pas seulement dans le sens d'une étendue, mais surtout en tant que territorialité. On définit souvent la géographie comme la science de l'espace, celle qui étudie les connaissances, les pratiques et les organisations spatiales. On a parlé à un certain moment de "spatiologie" dans le sens de science de l'espace. On peut distinguer par ailleurs plusieurs types et échelles d'espaces qui vont de l'agencement d'une maison à l'organisation d'un quartier jusqu'à la trame de l'espace-monde. Où se trouve alors la place du géographe ?. Autrement dit où se situe la spatialité du géographe?.

            On peut dire que le géographe intervient là où il y a un espace territorial. C'est un concept qui peut paraître, à première vue, rébarbatif et barbare dans la mesure où il groupe deux termes qui ont à priori un sens proche: l'espace et le territoire. En fait, il n'en est rien.

            Le territoire implique l'appropriation, l'appartenance et l'identification à la fois mais tout le monde ne peut prétendre jouir de cette territorialité qui reste avant tout une aspiration, un idéal et une tendance plus ou moins réalisable et possible. Contrairement à l'espace qui sous-tend l'usage et la transformation, le territoire implique la durabilité et l'organisation.

            En réalité, les populations vivent de plus en plus dans des espaces qu'elles n'arrivent peu, pas ou plus à maîtriser ou à organiser à leur manière, elles n'ont guère d'espaces propres (ce qui est le sens de la territorialité) mais de simples espaces de plus en plus contrôlés et maîtrisés par d'autres, des agents ou plutôt des acteurs endogènes ou exogènes à leurs espaces dont elles revendiquent l'appropriation.

            La réalité se situerait plutôt quelque part entre ce binôme espace-territoire dont les pôles constituent en fait une réalité spatiale (souvent mal) vécue d'un côté et une aspiration à une territorialité idéalisée et difficile à réaliser de l'autre. C'est cette situation paradoxale qui justifie le concept d'espace territorial puisqu'il nous faut souvent un adjectif qualificatif pour préciser nos concepts!. Le tableau suivant résume les différents rapports à la spatialité à travers les trois concepts disciplinaires clefs : le milieu, l'espace et le territoire.

 

                                   Comparaison du milieu, de l'espace et du territoire

 

 

Milieu

Espace

Territoire

Action spatiale

Adaptation

Usage

Organisation

Rapport économique

Exploitation

Utilisation

Transformation

Type

de l'appropriation

Nature

Propriété

Propre

Identification

Déterminisme naturel

Neutralité - Distanciation

Identification homme  -espace

Type de rapport

Naturel

Géométrique

Socio-politique

Appartenance

Ecologique

Pas d'appartenance

Psychosociologique

           

 

            L'espace territorial serait alors cet espace doté d'une certaine étendue permettant les pratiques spatiales de nature à le transformer en territoire(s). C'est un territoire en devenir. Le champ de la géographie serait cette territorialité en devenir, cette spatialité en passe de devenir une territorialité, ce processus constant de territorialisation et de déterritorialisation de l'espace, ce rapport à l'espace et non pas l'espace en soi.

 

 

2 - L'espace ou ses attributs ?

 

            Comment peut-on étudier l'espace sans se limiter aux faits qui s'y déroulent?. Autrement dit, ne se limite-t-on pas souvent à analyser des faits qui s'opèrent dans un espace donné beaucoup plus que l'espace en soi ?. Il s'agit plutôt de prendre en compte l'espace en tant que tel et ne pas se limiter à en collecter simplement les attributs, à étudier les faits qui s'y déroulent ou qui peuvent y avoir des manifestations.

            Décrire l'espace et analyser ses multiples facettes ne sont pas suffisants pour prendre l'espace en compte dans la mesure où l'espace dépasse ses attributs, il ne se résout pas à ses composantes. La spatialité, encore plus la territorialité, dépassent la simple somme des attributs spatiaux ou territoriaux  Dans les faits, on a souvent cru appréhender l'espace à travers ses attributs et ses caractéristiques oubliant que l'essentiel n'est pas dans les faits, les résultats ou les formes mais plutôt dans les processus et les mécanismes, le sens et les enjeux.

            Au moment où la géographie a découvert l'espace comme objet d'étude et comme paradigme central, le territoire s'est trouvé l'objet privilégié de l'action du principal acteur socio-politique et spatial des quatre dernières décennies, l'Etat, principalement sous forme de l'aménagement territorial?.

Paradoxalement, c'est au moment où ce pouvoir étatique commence à reculer face à de nouvelles territorialités, que ce soient locales ou transnationales, qu'on prend de plus en plus conscience de la pertinence et de l'intérêt du paradigme territorial. Aussi paradoxal que cela puisse apparaître, on découvre les êtres géographiques en décalage!.

            C'est le territoire qui fonde la géographie beaucoup plus que l'espace dans la mesure où l'espace touche à la terre, alors que le territoire est cette portion de la terre appropriée et organisée par un groupe, il exprime le rapport social à l'espace et implique forcément le socio-spatial dans leur rapport complexe, dialectique et systémique. C'est le recto-verso indissociable, il renvoie en outre à un espace concret et non géométrique ou abstrait ce qui n'exclut guère l'idéel et les représentations...

            Le territoire est un espace physico-social ou matérielo-historique à la fois qui couvre des échelles variées dans un rapport qui ne se réduit jamais dans un déterminisme simple quelconque  mais on ne saurait guère comprendre l'un sans l'autre. C'est l'espace humanisé voire socialisé, c'est un espace de régulation  et de reproduction sociale. Les anciens "pays" correspondent en fait au rapport entre le pouvoir féodal et le cadre naturel d'une organisation rurale. Les pays actuels dans le sens national correspondent à l'Etat-nation et aux marchés économiques unifiés à l'intersection du politique et de l'économique. Le territoire est sociétal par définition dans la mesure où il n'y a de territoire qu'avec la collectivité même s'il y a inéluctablement conflit(s) entre les territorialités individuelles et communautaires. Ce rapport social est historique par essence ce qui intègre le temps dans la mesure où toute organisation spatiale est génétique. De ce fait, le territoire est propre et approprié à la fois, donc spécifique même s'il y a des lois de composition territoriale, ce qui le distingue de l'espace. La géographie serait plutôt la science des territoires,  organisations territoriales et de la  territorialité. De ce point de vue, la géographie est forcément structurale, fonctionnelle, génétique et systémique à la fois.

 

Conclusion

 

            Au terme de cette brève analyse, on peut dire que la géographie doit revisiter la synthèse préconisée. Elle doit s'atteler à privilégier davantage la synthèse paradigmatique, agrégative, organisationnelle et fonctionnelle beaucoup plus que la synthèse des données et des faits qui se limite à une mise en relation et en cohérence globale de faits collectés à partir de champs disciplinaires divers. Le propre de toute discipline est d'aboutir à une synthèse si limitée soit-elle. Prétendre faire la synthèse des autres champs disciplinaires, c'est exprimer une visée hégémonique tout en se condamnant à rester plutôt un savoir scientifique.

            Par ailleurs, définir la territorialité comme objet et champs d'étude, c'est préciser davantage les limites avec les autres champs disciplinaires dont l'objet est constitué par d'autres types d'espaces (espace abstrait, espace économique, espace architectural...) et introduire le social d'emblée ce qui dépasse le débat stérile du rapport nature-homme qui a toujours bloqué la discipline. Spatialité et territorialité sont deux catégories majeures qui méritent un intérêt particulier pour les prochaines décennies.

            La carence théorique est manifeste et la prétendue synthèse a été probablement derrière cette déficience dans la mesure où le souci de relier les différents éléments a été plus fort que la mise en place d'une quelconque théorie propre à la discipline. L'utilisation de plus d'une théorie empruntée à d'autres disciplines explique l'absence de véritables théories spatiales et territoriales?. Est-ce une paresse, une solution de facilité ou une stérilité congénitale?. Une des tâches des géographes pour les prochaines années est certainement d'oeuvrer à remédier à cette carence théorique bien que des efforts ont été déployés depuis quelques temps.

            En outre, les géographes se trouvent en mal de s'approprier un des outils de synthèse les plus performants de nos jours, à savoir les systèmes d'information géographique qui sont actuellement plus utilisés par les non-géographes pour différentes raisons dont on ne va pas en débattre ici. L'appropriation de cet outil, d'analyse et de synthèse spatiales à la fois, constitue en fait un véritable enjeu d'avenir pour la géographie.

            La géographie ne sera science des territoires que si le géographe réussit à occuper le territoire qui lui revient dans la sphère scientifique et disciplinaire. C'est à ce prix que la géographie, au lieu d'être l'espace de la synthèse deviendrait la synthèse de l'espace.

 

 

Bibliographie

 

Belhedi A - 2000 : Du lieu...au territoire. Communication au III colloque du Département de Géographie, mars 2000, FSHS, Tunis, 15 p. Ronéo

Belhedi A - 1998 : Repères pour  l'analyse de l'espace. Cahiers du CERES. 451p.

Foucault M - 1966 : Les mots et les choses. Gallimard.

Reynault A - 1972 : La géographie entre le mythe et la science. Travaux de l'IGR, Reims.

Scheibling M - 1994 : Qu'est ce que la géographie?. Hachette, Supérieur, coll. Carré, Géographie. 199p.


 

[1]- Ces rapports homme-nature dans le sens écologique classique de la géographie que ce soit en termes de milieu naturel comme niche écologique et son déterminisme ou de formes d'adaptation et d'aménagement de ce milieu.

[2]- La diversité des réponses socioculturelles aux contraintes et aux potentialités du milieu ont donné naissance à ce que L Febvre a appelé possibilisme pour caractériser les travaux de Vidal de La Blache. Cette pluralité a fait de la recherche du spécifique, de la différence un objectif et un objet de la géographie. Elle a justifié à plus d'un égard l'empirisme et la carence d'une réflexion théorique , si réduite soit-elle. Cette individualisation se retrouve souvent inscrite dans le temps, dans l'histoire de chacun des êtres géographiques. Cette multiplicité des solutions est le propre de la culture face à la nature, son intérêt réside dans la recherche des raisons qui ont fait que face à un problème une solution parmi tant d'autres s'est (ou a été) imposée et non dans l'exotisme ou le culte de l'exceptionnalisme géographique comme l'a condamné dès les années 1950 Schaeffer (Cf A Belhedi 1998). Cette multiplicité a souvent érigée comme un objectif en soi pour montrer qu'il n' y a pas une mais des solutions d'où le désintérêt de toute recherche d'une base commune simple

[3]- La source de cet échec réside, pour certains, dans cette imprévisibilité qui résulte de l'individuation et de la complexité croissantes des organisations humaines et sociales. On a voulu un certain moment appliquer les lois qui régissent la nature à la société et aux communautés humaines ou retrouver dans le fonctionnement social les mêmes principes de la nature ce qui a conduit certains à y voir une faiblesse plutôt qu'une différence qui nécessiterait des approches et des lois différentes.

[4]- Dire qu'une discipline est pluridisciplinaire est un contresens dans la mesure où une discipline est une manière de voir les choses et d'analyser le réel, elle ne peut pas être pluridisciplinaire par définition.

[5]- Cette noblesse n'est perçue que par les géographes et probablement par certaines disciplines moins avancées qui y convoitent le peu de scientificité qui leur manquaient. Elle est perçue, au contraire, comme un blocage et une faiblesse par les disciplines plus avancées qui n'y voient qu'un amalgame de savoirs collectés de divers champs et mis en parallèle. Par ailleurs, toute discipline tend à une synthèse du réel, une synthèse interne mobilisant tout le savoir disciplinaire et une synthèse externe exploitant les apports des différentes disciplines.

[6]- C'est comme des feux de route qui se croisent à partir de différents points situés à des hauteurs variables, aux zones d'interférence optique s'ajoutent toutes les formes de croisement, de superposition  et de fusion selon la pente des différentes sources et l'étendue des divers champs lumineux.

[7]- Chacune des disciplines s'est développée à l'origine dans ce champs interdisciplinaire qui va donner naissance progressivement à différentes disciplines selon un processus d'autonomisation  croissant que chaque discipline va reproduire à son sein dès que l'accumulation des connaissances atteint un niveau critique permettant la spécialisation toujours plus élevée. L'interdisciplinarité préconisée de nos jours contribue à terme à un élargissement des frontières disciplinaires. Il commence dans une phase exploratoire, par un éclairage différent mis au service de la connaissance commune de l'espace (d'ombre) hors-disciplinaire et finit à terme par étendre l'espace disciplinaire en repoussant la frontière vers l'extérieur.

[8]- Le développement de l'approche systémique n'a été possible qu'à travers l'analyse des similitudes dans le fonctionnement des êtres pris dans leur totalité et leurs interactions en rompant avec l'approche analytique qui procède plutôt par partition, en puisant dans différentes disciplines comme la physique, la biologie ou l'économie . Cf J de Rosnay 1975 : Le macroscope. Coll. seuil...

[9]- Bien qu'il s'agit d'un pléonasme que de parler de développement durable dans la mesure où la notion de développement incorpore la durabilité ne serait ce que relative et sur une période de temps assez longue, la terminologie s'est imposée pour exprimer la prise en compte de l'environnement, le respect des bases physiques de ce développement socio-économique et le souci de ne pas sacrifier demain pour aujourd'hui. Ce terme exprime par ailleurs que les voies suivies jusqu'ici n'ont pas été respectueuses de l'environnement et de là n'assurent pas leur propre durabilité.

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