Connaissance scientifique et géographie  

 

 

 

 

 

 

 

            Souvent on parle de science pour tout ce qui est connaissance indépendamment de la démarche et des méthodes utilisées, on parle ainsi de science de l'art, science historique.... Dans ce cadre, est science toute connaissance permettant à l'humanité d'avancer le front de l'ignorance  et de découvrir de nouvelles frontières .

             Sur l'autre pôle extrême, on a tendance de ne donner l'adjectif scientifique qu'aux sciences dures comme les mathématiques, la physique ou la chimie niant ainsi le caractère scientifique à de nombreuses disciplines comme la médecine, l'économie, la psychologie  ou la géographie. On parle pour ces disciplines  de sciences humaines ou sociales pour les distinguer des sciences dures, des sciences de la nature, de la terre  où le formalisme l'emporte encore plus. On essaiera, dans ce  chapitre, de définir ce qu'est la science pour pouvoir situer ensuite  la géographie.

 

   

I - LA SCIENCE

 

            La science est ce processus de connaissance graduée et progressive du réel selon une démarche communément acceptée .

  

1 - Ce qui définit une science ?

 

            La science se définit par le type de question qu'elle pose à la réalité beaucoup plus que par son objet dans la mesure où  certains objets se trouvent étudiés par différentes disciplines mais différemment. C'est ainsi que l'espace par exemple se trouve étudié par différentes disciplines comme la géographie, l'économie, la psychologie, l'architecture,  l'aménagement, la sociologie ou la littérature.... Est-ce à dire qu'il y a une amalgame ou une ambiguïté de l'objet entre ces différentes disciplines ?.

 

            Loin de là, chacune de ces disciplines analyse l'espace sous un angle différent, dans une perspective différente des autres. C'est ainsi que la géographie analyse l'espace à travers les localisations, les relations spatiales ou l'interaction homme - milieu selon le paradigme central pris en compte tandis que l'Economie examine le même espace à travers la grille de la rareté, en tant que bien économique qui se trouve échangé sur le marché selon la loi de l'offre te de la demande qui fixe sa valeur d'échange.  

            L'économie spatiale s'est développée et est devenue même une branche indépendante des sciences économiques. D'ailleurs, pas mal de modèles utilisés en géographie sont d'origine économique et proposés par des économistes, on peut citer la théorie des places centrales de Lösch ou le modèle d'affectation de l'espace rural de Von Thünen... 

            La sociologie aussi prend l'espace comme objet d'étude en tant que pratique sociale et un régulateur social  beaucoup plus qu'un support ou un milieu comme pour le géographe, beaucoup plus qu'un bien économique qu'on vend et qu'en achète. C'est plutôt cette valeur d'usage de l'espace qui devient centrale ici.

             Le psychologue étudie de son côté l'espace banal mais aussi symbolique, comme signifiant et signifié véhiculant une sémiotique qui détermine, à son tour, les perceptions et le comportement aussi bien de l'individu que d'un groupe social donné. Il existe ainsi une relation étroite entre l'espace réel, la perception de l'espace et le sens qu'on lui donne d'un côté, le comportement réel et la décision conséquente. Il y a aussi une étroite relation entre les stratégies et les contre-stratégies socio-économique aussi bien individuelles que collectives et la praxis spatiale des uns et des autres, un tel comportement contribue à pérenniser les formes et les reproduire.  

            Mais à côté du psychologue qui ne traite de l'espace ici qu'en tant que un des facteurs ou des faits qu'il prend comme objet, le géographie étudie la perception et le  comportement individuels ou collectifs et ce n'est pas par hasard que la géographie comportementale s'est développée depuis les années 1970 un peu partout dans le monde.

 

            L'architecte analyse l'espace et se situe à une échelle micro-spatiale au niveau du logement et sa conception pour traiter l'articulation des différents espaces et l'agencement des lieux et des proportions tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du bâtiment.L'urbaniste quant à lui, se situe  principalement au niveau du quartier et de la ville tout entière en analysant l'articulation des espaces publics et privés, l'agencement des paysages urbains et la fonctionnalité de ces divers espaces urbains.

             L'aménageur prend, à son tour, l'espace comme objet, mais en tant que opportunité ou une contrainte à l'action afin de maîtriser le réel , résoudre les problèmes  de localisation ou de déséquilibre spatiaux. L'action est ici centrale et l'analyse n'est qu'un moyen pour comprendre et résoudre les problèmes posés quant à la structuration optimale de l'espace urbain, rural, régional ou national.

  

            Le géographe, à son tour, analyse la société, l'individu, l'économie, les aménagements mais sans se substituer au sociologue, au psychologue ou à l'aménageur.  

            La société constitue une des principales composantes de la géographie à tel point qu'on parle, de plus en plus de la géographie sociale ou de la géographie culturelle après que la géographie humaine avait occupé toute la scène jusque là et regroupait tout ce qui n'est pas physique. Les facteurs sociaux deviennent au centre de la problématique notamment pour la géographie radicale sans se substituer ou concurrencer la sociologie.

             Le géographe prend, de plus en plus, l'individu  comme objet d'étude sans se substituer au psychologue. C'est ainsi qu'est née, depuis le début des années 1970, la géographie béhavioriste ou comportementale qui considère l'individu comme élément central de toute la problématique, en analysant ses perceptions, ses motivations qui se trouvent à l'origine du processus de prise  des décisions et du comportement tant individuel que de groupes. Le géographe est amené souvent à analyser les aménagements tant passés opérés par les groupes sociaux confrontés aux contraintes de leur milieu que préconisés pour maîtriser l'avenir sans remplacer pour autant l'aménageur.

 

            On voit très bien, que dans un sens ou dans un autre, il n'y a pas de limites entre les disciplines à tel point qu'on peut parfois poser le problème de ces limites, où s'arrête la géographie et où commence la sociologie, l'économie ou l'histoire et vice-versa.

 

 

II  - la science : axiomes, construit et méthode

 

            La science est un processus de connaissance qui repose sur des axiomes, des construits et une méthode.  Elle s'appuie sur un certain nombre de fondements

 

1 - Les fondements

 

        La connaissance scientifique au sens néopositiviste, s'appuie sur   six fondements: la question posée à la réalité, l'objet d'étude, la théorie, les concepts, le langage, la méthode.

 

a - La question posée à la réalité qui définit la discipline, délimite ses contours, précise ses préoccupations et la nature du savoir. Une science se définit avant tout par  le type de question qu'elle pose à la réalité et non par son objet. Les questions peuvent se ramener à cinq ou six questions  de base dont certaines sont des questions spécifiques à des disciplines données.  Ces questions de base sont :  Quoi - Quand - Où - Qui -  Comment - Pourquoi

            La question quoi définit l'objet de l'étude et de la connaissance, la seconde question quand se situe dans le temps. En effet, il y a trois temps : le passé, le présent et le futur. Certaines sciences s'intéressent au passé comme l'histoire bien qu'on commence à parler d'histoire actuelle!, D'autres s'occupent du présent et le passé n'est utilisé que pour expliquer l'actuel, c'est le cas de la géographie ou de l'économie bien que cela n'empêche pas de remonter dans le passé pour éclairer ce présent et même le futur. Enfin, d'autres questions étudient essentiellement le futur comme la prospective. 

    La troisième question () est relative à la localisation et se trouve au centre des préoccupations du géographe tout en ne se limitant pas à elle. La question qui concerne ce qui est derrière ces faits tandis que la dernière question (Pourquoi) intéresse les motivations, les intérêts et les enjeux qui ont été derrière l'action, le comportement ou la décision. Enfin la question comment touche à la manière, aux mécanismes et aux processus qui régissent l'action et les faits. la question pourquoi peut être ramenée, en fait et facilement, à la question comment  si on  veut rester dans la science et ne pas entrer dans la métaphysique. En effet, il faudrait comprendre ici le pourquoi en termes de processus et de la manière dont les choses et les faits se fassent et s'opèrent et non pas leur finalité. Ces différentes questions se posent ainsi pour le passé, le présent et le futur à la fois. Certaines questions caractérisent des disciplines données beaucoup plus que d'autres et font que l'interrogation, la problématique, et de là les outils et les méthodes d'analyse sont différents d'une discipline à une autre.

 

b - L'objet d'étude: Chaque science s'occupe d'un objet bien défini qui fonde sa spécificité et son statut de science de la matière, science de l'espace ou du cosmos...

 

c - La théorie: toute science nécessite une théorie -si limitée soit-elle- pour pouvoir connaître la réalité, forger les instruments de mesure et d'analyse, constituer le fil directeur de la réflexion.

 

d - Les concepts: les concepts sont des termes qui nous renvoient à un contenu précis dans la discipline et constituent les outils de la pensée. Le même terme peut renvoyer à des notions, concepts différents selon la discipline, c'est le cas par exemple de la ville, l'espace, la région, le terroir, le territoire, le milieu...

 

e - Le langage: outre le langage naturel qui est le propre de tout discours, il y a des langages plus spécifiques à certains disciplines. Plus le langage est précis et plus la connaissance est affinée, précise, exacte et scientifique. Plus le langage est général, floue et ambiguë et plus la connaissance est générale et se rapproche plutôt de la culture générale. On peut distinguer plusieurs types de langages qui peuvent être combinés en même temps:

        - Le langage naturel, verbal: c'est le langage courant et plus on maîtrise ce langage et plus la restitution est correcte quelque soit la langue utilisée (français, anglais, arabe...)

        - Le langage formel et formalisé comme les mathématiques: c'est l'expression de la précision, de  la mesure et des relations

        - le langage graphique: le visuel l'emporte et permet de voir rapidement la structure des données

        - Le langage cartographique: il permet de représenter un espace dans ses dimensions, et c'est un langage propre à la géographie

        - Le langage iconographique: c'est l'image, la photo et l'icône qui permettent de visualiser la réalité.

 

f - La méthode: Outre la méthode générale de toute connaissance scientifique utilisée par la plupart des disciplines comme l'observation, la collecte des données, la vérification, la comparaison, l'interprétation, chaque science dispose de méthode propre qui lui est spécifique comme l'enquête de terrain, l'analyse de la photographie aérienne...

 

 

 2 - Les axiomes

 

            La science repose sur un certain nombre d'axiomes qui doivent  être respectés pour pouvoir qualifier de science une discipline quelconque. On peut distingue huit axiomes qui définissent la science :

 

 1 - Il n'y a pas de science sans différenciation et sans comparaison. Mais pour comparer, encore faut-il mesurer, d'où la nécessité de la quantification. Celle-ci constitue une étape nécessaire dès que les outils méthodologiques et de mesure le permettent si bien qu'elle se développe souvent en seconde phase après la phase de qualification  qui est souvent longue, et dès que les outils le permettent.

            Mesure, Comparaison et Différenciation,  constituent ainsi les maîtres-mots de la connaissance scientifique.

 

 2 - Il n'y a pas de science sans expérimentation et vérification. Or, pour pouvoir expérimenter, il faut mesurer et mesurer avec précision les éléments et les relations en jeu. Si pour les sciences dures, le laboratoire constitue le moyen de l'expérimentation, pour les sciences sociales et humaines le test et l'outil statistiques vont constituer le moyen indiqué de cette expérimentation. C'est l'outil statistique qui va nous permettre de tester la véracité des hypothèses de travail, de pouvoir les confirmer comme des lois ou les infirmer et les modifier ... Ce type d'expérimentation va constituer la base de la méthode déductive.

 

3 - Toute science passe par la découverte de relations, c'est à dire des liaisons relativement fixes et structurantes  entre les éléments .

            La démarche s'inverse, au lieu que les éléments soient au centre, ce sont les relations entre ces éléments qui deviennent au centre de la problématique. On peut ainsi faire correspondre chaque type de question à un niveau d'analyse :

            Eléments  : Quoi

            Relations : Quand / où

            Réseau :    Comment.

 

4 - La science s'attache à la structure du réel. L'objectif premier de toute science est d'étudier les structures et non les éléments dans la mesure où les éléments sont constamment mobiles, changeants ce qui relève du particulier et de l'idéographique. Si on veut que le processus de connaissance avance, il y a lieu de s'atteler à découvrir et étudier les structures beaucoup plus que les éléments qui les constituent.

 

5 -  La réalité a un caractère systémique si bien que la science doit considérer la réalité comme un système, c'est à dire un ensemble d'éléments en interaction continue à travers des structures et des processus. L'élément en soi n'a pas de sens et il faut prendre les faits dans leur cadre d'existence et d'action pour pouvoir bien comprendre les choses.

             Ce paradigme systémique fait que le structurel l'emporte sur l'élément dans la mesure où l'élément se trouve régi par des lois différentes de celles qui régissent le tout, où l'élément est en changement constant tandis que le système est relativement stable du moins à court et moyen terme.

            C'est comme le cas d'un fleuve où chaque molécule d'eau ne passe jamais une seconde fois par le même point et où les éléments sont renouvelés à chaque instant et malgré cela l'écoulement général, l'allure du cours d'eau et sa dynamique donnent l'impression d'une forte stabilité et se trouvent régies par des lois relativement fixes

            C'est le cas aussi d'une population dont chaque personne qui la constitue ne ressemble pas à l'autre et pourtant elle se trouve régie par des lois fixes et relativement stables  à un court ou moyen terme .

 

6 - La science  débouche sur le général et le nomothétique.  Il n'y a de science que du général si bien qu'on peut découvrir des lois de fonctionnement des faits indépendamment des particularités de chacun qui continuent à agir.

            Il s'agit alors d'inverser la démarche, au lieu de s'intéresser au particulier, à ce qui est unique et à ce niveau on ne manquera jamais d'unicité; on s'attache plutôt à dégager ce qui est commun, général entre les observations tout en négligeant pas le spécifique. Le spécifique , de central dans la connaissance empirique et idéographique, devient secondaire dans la connaissance scientifique.

 

7 - La prévisibilité: Une dimension importante de la connaissance scientifique est sa généralité, donc sa validité dans le espace et dans le temps. Ce second volet nous permet de prévoir le futur même en intégrant un risque plus ou moins élevé. Cette prévisibilité est la seule qui nous permet de maîtrise le futur, de programmer, de planifier sur la base des lois mises en oeuvre et découvertes dans le passé ou le présent avec l'hypothèse bien sûr que ce qui est valable maintenant restera aussi valable dans le futur du moins proche ou moyen. La prévisibilité s'appuie donc sur la validité des lois et des connaissances actuelles.

 

8 - L'opérationnel : La science est de nature à nous permettre d'agir sur la réalité et de maîtrise l'espace qui nous entoure. Comprendre la réalité est nécessaire mais n'est pas suffisant pour bâtir une science, le second volet est de permettre l'action qui fonde son utilité et son apport au service de l'humanité ou de la société concernée.

 

3 - La science comme méga-construit

 

            La science représente, un ensemble de concepts et de construits abstraits nécessaires à l'analyse du monde réel: un véritable  méga-construit. C'est un construit de niveau supérieur et qui renferme lui même plusieurs construits. 

            On travaille sur des faits qui traversent déjà notre plan de perception, ces faits  deviennent des expériences et objet d'étude. Or, la perception constitue déjà un filtrage qui ne laisse passer que certaines informations. La science elle-même, constitue un ordre imposé à la réalité qui apparaît comme un désordre du moins en apparence. Cet ordre s'applique déjà aux  concepts qu'on utilise qui ne sont que des construits. C'est un ordre établi à l'aide de concepts. Ainsi, lorsque je parle de système urbain ou de région, j'utilise des concepts , des construits qui n'existent pas dans la réalité matérielle, mais  qui renvoient à un certain ordre que j'établis pour analyser le réel. Ce méga-construit repose sur le  nombre (la mesure et non l'inventaire) et les relations. Le paradigme scientifique central consiste essentiellement à mesurer et découvrir des liens.

             La connaissance prend origine et naissance dans le factuel mais la science utilise l'abstrait pour mettre  de l'ordre dans le concret. L'abstraction constitue ainsi une étape nécessaire pour comprendre le monde concret. C'est un détour indispensable pour analyser la matérialité.

 

 

                                                Construits

Monde factuel                                                                                         Science

 

Désordre                                   Abstraits                                               Ordre 

1

 

2

 

3

 

4

 

5

 

 

Tunis

 

Ville

 

Grande ville

 

Lieu

 

Espace

 

 

Oeillet

 

Fleur

 

Plante

 

Etre vivant

 

Organisme

 

 

 

 

4 - La science comme méthode

 

            La science repose sur une méthode à deux tenants : la non contradiction et l'expérimentation. Le raisonnement et l'enchaînement logique des conclusions et des idées constituent le fondement principal de la science tandis que l'expérimentation représente le second pilier de la connaissance scientifique.

 

             On peut distinguer plusieurs étapes dans le processus de la connaissance scientifique, indépendamment de la démarche suivie: 

1 - Poser le problème et formuler l'hypothèse : une hypothèse est une solution potentielle au problème posé, c'est une affirmation potentielle de la présence de relation. 

2 - L'observation, la description et la collecte des données : les faits sont des expériences choisies par le chercheur en fonction des hypothèses et du problème posé .  

3 - La typologie et la classification : c'est une mise en ordre dans les données pour  les rendre plus compréhensibles et plus utiles. C'est un effort de réduction et de généralisation. 

4 - Du test d'hypothèse à la loi : la loi scientifique est une hypothèse testée et vérifiée comme étant valide. C'est une relation constante (loi déterministe) ou probable ( loi probabiliste) entre les éléments. Cette loi permet à la fois de prédire le futur tout en expliquant le passé.           

5 - La théorie : la théorie est un système cohérent de lois souvent testées qui offre une structure conceptuelle et formelle d'explication et d'interprétation, c'est la cas par exemple de la théorie des lieux centraux. 

6 - Le modèle : il permet de formuler la théorie de façon telle qu'on puisse tester la validité des lois, c'est le cas du modèle gravitaire. C'est une description logique et une simplification du réel à la fois qu'on peut utiliser comme norme ou une simulation  de la réalité.

  

 

           

 

 

            Toute théorie  est vraie dans ce qu'elle avance et fausse dans ce qu'elle nie [1].

 

 

 

III - Géographie et science

 

            Etre attentif (se souvenir, comparer, juger, discerner, imaginer,...) et désirer ( aimer, haïr, craindre, espérer, vouloir,...) constituent deux formes des sensations qui représentent le point de départ de la science (Condillac).

" Les objets qui n'excitent pas à la réflexion sont ceux qui ne produisent pas à la fois deux impressions opposées " (Platon) .           

 La théorie dépasse la sensation puisque l'aveugle peut voir par la main ou à travers un bâton lui  permettant de se représenter le monde (Descartes).

           

            Une science qui repousse, par principe, l'objectivité de son objet, prononce elle-même sa propre condamnation (Max Planck). Les résultats sont le fruit d'une combinaison entre le monde extérieur (objet), les instruments de mesure et nos individualités à la fois.

             Pour poser une question raisonnable, il faut nécessairement l'appui d'une théorie raisonnable. Il ne faudrait pas, en effet, se figurer que l'on puisse porter un jugement sur une théorie indépendamment de toute théorie (Max Planck).

            La recherche scientifique ne se donne nulle part pour satisfaite par la simple constatation (empirisme)... Ainsi la méthode inductive ne nous conduit pas au coeur de la science en quête de connaissance. L'induction s'installe là où l'on ne peut pas tirer au clair.(Wilhelm Reyer), l'ambition proprement scientifique est d'atteindre une structure secrète que l'on ne pouvait pas atteindre par le simple constat.

             Le donné comme tel est inintelligible,  c'est la réflexion qui voit de l'ordre , "tous les événements paraissent entièrement détachés et séparés les uns des autres. Un événement en suit un autre ; mais nous ne pouvons jamais observer aucun lien entre eux. Ils semblent être en conjonction, et non en connexion... (Hume).

             Nos sensations sont incapables de nous donner le sens de l'espace, elles n'ont aucun caractère spatial.. Elles ne débouchent pas sur la mesure mais sur la comparaison qualitative. " Les observations... ne deviendront susceptibles d'efficacité spéculative, que lorsqu'elles seront habituellement dirigées par une théorie proprement dite... (Comte).

            Les définitions et les mesures supposent des préférences et des choix, la température par exemple, débouche sur le degré qui est une véritable création du scientifique : dilatation d'un corps, la colonne de mercure dans un tube de verre, proportionnalité de variation de dilatation et de l'échelle de mesure...

 
 

La géographie est-elle une science ?.
   

    C'est une question ancienne et actuelle à la fois. Malte-Brun posait déjà en 1810, dans la première géographie universelle, le problème du rapport de la géographie avec les autres sciences comme l'histoire : "si l'une règne sur tous les siècles, l'embrasse n'embrasse-t-elle pas tous les lieux ?". On trouve la réponse dans la dernière Géographie Universelle de R Brunet 1990-1992 que "la géographie comme science change autant que la géographie comme état du monde".

             La géographie a pendant près de deux siècles développé ses méthodes et ses outils, ses fronts et interfaces, ses thèmes et ses champs, ses problématiques et ses paradigmes avant de développer ses bases et ses fondements épistémologiques. Longtemps, la géographie s'est voulue empiriste, s'attachant au concret, sans hypothèse explicite et n'a point besoin de théorie ne reconnaissant comme règle que l'expérience. Ce n'est que  très récemment notamment dans les travaux de langue française que la réflexion épistémologique a commencé à émerger et s'imposer. Réfléchir à ces problèmes permet de voir la pertinence de la discipline, le champ de ses compétences, les limites de son objectivité et vérifier la cohérence doctrinale tout en évitant le risque tautologique. Autrement quelle sont les limites de la vérité géographique ?.

 

            Ces limites se vérifient selon K Popper (1973) en une série d'étapes qu'on peut résumer comme suit :

            1 - La problématique et les hypothèses.

            2 - Le choix conceptuel pour rendre le phénomène étudié intelligible.

            3 - La confrontation des concepts pour expliquer et vérifier la cohérence de la démarche.

            4 - L'élaboration de modèles et de théories propres.

            5 - Le test des modèles et des théories pour construire un champ explicatif.

 

            En respectant ces étapes, la géographie devient une science "de l'organisation de l'espace et des pratiques spatiales humaines" pour dégager les cohérences, les répétitions, les régularités et les exceptions selon une démarche rigoureuse.

            Selon qu'on considère qu'on peut dissocier le monde naturel et le monde humain on peut analyser ou non (subjectivement) objectivement  l'environnement selon les règles de la logique positive. La géographie n'échappe pas à ce problème des sciences sociales où la perspective rationaliste et idéaliste s'entremêlent et il faudrait éviter les cas extrêmes. La réflexion sur les méthodes est indispensable puisque le choix d'une méthode conduit à un résultat différent ce qui exprime le caractère construit de la doctrine.  Durand G pense que savoir rationnel et savoir imaginaire s'intègrent pour former désormais le savoir global du III millénaire[2].

            La géographie concerne l'espace géographique et non l'espace écologique régi par l'évolution globale alors que le premier est plutôt régi par l'histoire à travers l'action humaine. C'est cet espace géographique, construit par l'action humaine qui se trouve au centre des investigations du géographe[3] qui étudie comment l'espace physique se transforme en un espace géographique et dans quelle mesure l'espace correspond à la société. Est-ce suffisant pour asseoir toute une discipline sur la voie active et appliquée ou la reléguer à la simple observation ?.

            Le diagramme triangulaire suivant illustre la position du problème  qui fait que l'espace géographique est à la jonction des sciences expérimentales et des sciences narratives , entre l'explication et la compréhension .

 

                                               Diagramme triangulaire

 

 

                Source: A.S Bailly et Ferras, 1997 : Eléments d'épistémologie de la géographie. A Colin. p 18.

 

 

            L'idéal d'objectivité pousse à privilégier les méthodes expérimentales mais le vécu, les croyances et l'idéologie médiatisent ce processus de connaissance. Dans le temps, on est passé de la phase de compréhension durant l'Antiquité, aux croyances du Moyen Age, l'expérimentation du siècle des Lumières et à l'explication actuellement. A chacune des étapes, le choix idéologique était important.

             L'opposition entre sciences expérimentales qui créent et manipulent leurs objets et de là plus objectives et les sciences narratives qui créent leur propre sens en traitant les histoires en construction  est en train de disparaître progressivement (Prigogine et Stengers 1988). La géographie a été longtemps empirique où le problème est souvent atteint au bout de l'analyse et non posé comme point de départ  et "on sait depuis longtemps que cet effort pour inférer une théorie à partir de l'empirie ne nous conduit à  aucune certitude". En outre, sa situation de carrefour, à mis chemin entre sciences expérimentales et sciences de l'homme lui a interdit toute épistémologie selon J Piaget, le père de l'épistémologie génétique.

             De nos jours, la position des géographes est diamétralement opposée et la réflexion épistémologique devient une nécessité. Une science se définit d'abord par des axiomes, des théories et un langage.

 

            Axiomatiser une discipline revient à montrer et prouver qu'elle est une forme de connaissance du monde théorique fondée. Les  premières tentatives d'axiomatisation ont été celles de Weber, Christaller ou Von Thünen... Les concepts et les construits sont de nature à permettre au géographe de trouver un ordre géographique. Le géographe peut utiliser des concepts empruntés à d'autres disciplines (économie, sociologie, psychologie...) pour la perspective d'un ordre spatial.

             La recherche de structures, de liens et d'articulations entre l'espace et la société est une ambition de la discipline permettant de joindre la dimension technique (science de l'arrangement des lieux de la terre) et la dimension critique (proposer des choix opérationnels et stratégiques), elle est de nature d'expliquer et de transformer (Reymond H 1977).

             En fait, il faudrait distinguer entre expliquer et comprendre, la première intéresse les sciences expérimentales et se place au niveau des objets tandis que la seconde concerne les sciences narratives et se place au niveau des acteurs.  J Monod rappelle que le postulat d'objectivité est consubstantiel à la science... la même objectivité nous oblige à reconnaître le caractère téléonomique des êtres vivants, à admettre que dans leurs structures et performances ils réalisent et poursuivent des projets" (1970).

 

 

 

Orientations de lecture

 

Bailly A et Ferras R - 1997 : Eléments d'épistémologie de la géographie. A Colin.

Fayerabend P - 1980 : de Vienne à Cambridge : l'héritage du positivisme logique de 1950 à nos jours. Gallimard. Paris.

Piaget J - 1967 : Logique et connaissance scientifique. Encyclopédie La Pléiade, Paris.

Popper K - 1973 : La logique de la découverte scientifique. Payot, Lausanne.

Reynaud A - 1974 : La géographie, entre le mythe et la science, essai d'épistémologie. TIGR 18-19.

 

 


 
[1] - R. Brunet - Pour une théorie de la géographie régionale. in La pensée géographique française contemporaine, pp: 649-662. 
[2] - Durand G - 1988 : Le grand changement ou l'après-Bachelard. Cahiers de l'imaginaire, 1, 5-14.  

[3] - Isnard H - 1978 : L'espace géographique. Puf.

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