Problématiques et démarches
La problématique est ce référentiel préalable à l'analyse, qui constitue le fil directeur de la pensée et assure l'intelligibilité des résultats. Cette problématique est soit explicite , soit implicite qui transparaît dans le langage. L'exposé scientifique est orienté par quelque chose dont il ne peut se débarrasser et qu'on retrouve dans la structure même du langage. Le langage fournit une problématique même lorsque le chercheur omet d'en poser explicitement.
Cette problématique a été souvent implicite si bien qu'on ne peut se prononcer facilement sur l'adéquation entre le résultat et la question posée tandis que l'interprétation reste équivoque. Ce n'est que plus récemment que l'explicitation devient de règle avec la nouvelle géographie en particulier. On peut distinguer plusieurs problématiques en géographie qui peuvent coexister ensemble et plusieurs démarches différentes les unes des autres.
I - TROIS PROBLEMATIQUES DE LA GEOGRAPHIE
On peut distinguer trois problématiques de la géographie qui se trouvent résumées par l'empirie, la méthode et la théorie[1]. Ces trois problématiques correspondent à un développement inégal dans le même ordre cité ci-dessus. Si la problématique empirique a accompagné l'éclosion et l'élaboration de la discipline jusqu'à nos jours, les préoccupations méthodologiques se sont développées très tardivement tandis que la dimension théorique est très récente et a été peu investie.
1 - La problématique empiriste
L'espace géographique et non écologique, c'est à dire l'espace habité, constitue le domaine de la géographie. Cet espace est structuré et les faits spatiaux existent en dehors du sujet si bien qu'il suffit d'observer pour s'en rendre compte. L'observation constitue ainsi l'élément de base dans la démarche. Observation-induction et modélisation conceptuelle constitue la démarche épistémologique de cette géographie.
Le paradigme central est cette relation dialectique espace-société où la territorialité constitue même une exigence et un invariant bio-social (H Isnard, p 24). Produit social, c'est la culture qui va représenter le fondement de toute société, définit les finalités en fonction d'un savoir et une technique. La société s'identifie à son espace et l'espace géographique naît de la projection de la société sur l'espace écologique (idem, p: 42). L'espace géographique consomme l'espace écologique et la culture médiatise les relations du social au spatial, les lois de composition de la géographie émanent des propriétés de la société et non de l'espace : projection de la société".
La géographie est l'étude des rapports homme-milieu géographique et non écologique, "la société se crée en créant son espace", elle se reproduit dans la reproduction de cet espace", déterritorialisée elle devient très vulnérable.
A mesure que espaces géographie et écologique se dégagent, le premier s'identifie plus étroitement avec la société, l'un et l'autre sont dialectiquement couplés en un système d'interdépendances et de rétroactions qui s'auto-reproduit. L'espace géographique est une construction où peuplement, activités et circulation se combinent différemment pour définir la structure. L'espace est pourvu d'une structure correspondant à sa fonction : intégration, spécialisation et hiérarchisation sont les trois éléments de base constantes structurelles.
L'espace géographique constitue un système: un géosystème par opposition à l'écosystème. Il est régi par un certain nombre de principes dont la proxémie, la centralité, la nidification, la télétoxie (agressivité lorsqu'on s'éloigne du nid),.. L'espace géographique fonctionne, il est nécessairement structuré et se fonde sur des constantes que la géographie doit chercher...
Le spatial suppose un social correspondant, il précéda et prépara le social qui est en antériorité par rapport à l'espace. La géographie devient alors science de l'interaction entre la société et l'espace.
Victime des sciences naturelles, elle a fait de la notion de région naturelle , le cadre de ses recherches sacrifiant l'action sur l'homme. Victime de l'histoire, elle a pris la région politique. C'est à travers le paradigme espace produit de la société que se définit la géographie.
2 - Problématique méthodologique: l'explicitation
Le rejet de l'environnementalisme comme cadre de pensée et de l'évolutionnisme et son remplacement par le paradigme de la diffusion (T Hägerstrand) donne à l'homme le rôle central rejoignant ainsi P Claval lorsqu'il parle de renversement de problématique (Racine J.B., 1981, ).
Ce changement correspond à 4 étapes selon J.B. Racine :
i - De l'analyse multivariée à l'analyse systémique
ii - L'abstraction comme outil d'intelligibilité alors que l'espace géographique est un espace concret par définition ce qui pose un paradoxe. Science de la différenciation la géographie découvre l'intérêt des espaces isotropes ?. C'est "l'ordre avant l'ordre" permettant de mesurer "l'ignorance", calculer des résidus et des écarts.
iii - L'intuition topologique : comme science de l'organisation et des distributions spatiales débouchant sur la géométrie: problématique explicite reposant sur une autre implicite. La géographie serait la sciences des distributions spatiales ?. points, lignes, distances et surfaces commandent l'analyse spatiale ?.
iv - L'essor et la récupération de la géographie béhavioriste, lien entre structure et décision associant formes et processus pour dépasser le paradigme néoclassique de l'homme economicus en ajoutant à l'espace géographique l'espace psychosocial. A ce courant s'ajoute le courant critique...
Ce néopositivisme suscite deux courants philosophiques marxiste et phénoménologique voire de l'idéalisme. C'est la révolution matérialiste.
- Se fondant sur l'unité dialectique entre temps-espace, la géographie est l'étude "des formes spatiales spécifiques par les modes de production dans leurs rapports et leur évolution" et non de l'espace en soi. Selon David Harvey, il n'y pas de lois universelles d'organisation de l'espace, il n'y a que des lois spécifiques à des modes particuliers de production". Dans ce courant on trouve David Slater, Peet Richard, car Van Beuningen.. Systémique avant le mot, elle a une dynamique interne capable de transformer dialectiquement les concepts et les catégories assurant le lien entre pensée et action .
Tout est contradiction et l'organisation de l'espace est liée à l'accumulation du capital . Rien n'existe en soi indépendamment du système social de relations. Ce rapport dialectique entre sujet-objet transforme radicalement l'approche et que l'idée elle-même est un produit !. L'approche serait contradiction-dépassement-totalisation , elle rejette toute démarche qui part d'acteurs indépendants....
- L'idéalisme ou le néo-humanisme se propose une logique "intentionnelle" (Ann Buttimer, David Ley, Curtis Harris, Leonard Guelke..) nés de raccourcis et ambiguïtés des révolutions des années 1960, relier l'objet au sujet, la forme au processus, " un véritable "retour à l'homme oublié des sciences sociales" (Schultz) mais ils se limitent encore à des descriptions de l'expérience !.
Pour l'idéalisme, il s'agit de relier l'action à la pensée dans le monde réel, comprendre ces deux courants sont à leur phase exploratoire
Le problème des localisations comme expression de la différenciation spatiale forme le noyau central, l'apport conceptuel systémique constitue une théorie de l'enquête empirique (G.P. Chapman), l'utilisation de modèles itinérants pour les relier à condition de refuser l'éclectisme et l'amalgame...
Du paradigme critique au pluralisme existentiel (J.B Racine p: 115) évitant de tomber dans le totalitarisme dogmatique, il s'agit d'intégrer les trois démarches traditionnelles de la géographie: approche écologique, spatiale et régionale (E Taaffe, 1975).
La centralité de l'échelle dans l'analyse géographie est notable , favorise de conduire l'analyse sous de multiples angles sans tomber dans l'éclectisme.
3 - Problématique théorique : la géochorotaxologie ou la chorotaxie
L'observation des faits n'est pas suffisante, les données sont une interpénétration incorporant théories et préjuges implicites difficilement critiquables et réfutables. L'empirisme et l'idéologie utilisent un espace ne ignorant ses lois. L'espace n'est qu'une contrainte d'espacement sur une surface à qualités contraignantes. La disposition a une structure propre indépendamment du projet socio-économique ou idéologique qui l'utilise. Dans ce cadre, l'objet géographique est disposition d'une répartition d'éléments structurellement reliés par leurs interconnexions (Reymond H, p 235).
La géographie devient alors science des conditions de l'habiter. Reymond va jusqu'à proposer une nouvelle science : la chorotaxie : science des arrangements spatiaux. La contradiction chorotaxique consiste à transformer l'étendue en un espace qui est construit à travers les étendues (espace occupé par une chose). Continuité, isotropie, homogénéisation et accumulation constituent les tendances de l'espace
La géographie serait alors la science des arrangements des lieux et une théorie des processus d'espacement.
II - LES DEMARCHES
La géographie a connu une évolution rapide qui fait que les démarches et les problématiques utilisées changent au fil du temps et en gros, on peut dire que la géographie est passée d'une approche empirique fondée sur l'observation et la description à une approche néo-positiviste hypothético-déductive où l'espace a ses mécanismes propres , enfin plus récemment à une approche radicale qui s'appuie sur le matérialisme historique et la démarche dialectique d'un côté, ou parallèlement une approche comportementaliste se fondant sur la phénoménologie.
1 - L'empirisme : exploration, description, explication
La démarche inductive : situer, décrire, expliquer
La géographie a été d'abord empiriste qui a longtemps privilégié l'exploration, la collecte d'informations et l'approfondissement de la connaissance des espaces et des régions. Etymologiquement, la géographie est la science de la description de la terre, c'est la Géo-graphie. Dans ce cadre, Vidal de la Blache écrivait " la géographie est la science des lieux et non des hommes".
La discipline , depuis les temps reculés, s'est fixée comme but la connaissance du globe s'articulant autour de certains axes notamment reliés: l'exploration, la géométrie de l'espace, la cosmographie et la cartographie . Situer la terre dans le cosmos, mesurer l'espace terrestre et cartographier les lieux pour pouvoir explorer les lieux , voilà les principales préoccupations de la géographie.
Deux axes descriptifs ont été présents un axe géométrique et physique et un autre relié aux lieux et ce n'est qu'à partir du XVIII° siècle que les deux axes commencent à se dissocier mais restèrent l'un au service de l'autre. Le premier devient plus mathématique tandis que le second plonge dans la description en se liant à l'histoire à un moment où les nations naissantes étaient en formation en Europe et l'impérialisme en extension. Cette orientation va relier le présent des nations et des espaces à leur passé et marquer la discipline jusqu'à nos jours.
Deux géographes vont marquer la géographie par leur orientations, d'abord Karl Ritter par le déterminisme, ensuite Fredéric Ratzel par l'environnementalisme.
Karl Ritter (1836) a fait du milieu physique un déterminant majeur des formes d'occupation et des niveaux de développement des populations. Ainsi, relief, climat et sol déterminent les formes d'habitat.
Frédéric Ratzel (1897) naturaliste, influencé par Darwin et l'évolutionnisme, a mis en relief l'impact de l'environnement sur l'homme qui est le produit de son milieu d'où l'intérêt de dégager les lois physiques qui déterminent les distributions humaines. L'environnement constitue le moteur de l'évolution ce qui limite l'être humain à une simple adaptation à son milieu et néglige le rôle de la société.
C'est au début du XX° siècle que Vidal de la Blache (1903, 1922) va développer le possibilisme qui fait que la nature propose et l'homme dispose. Le milieu offre des possibilités que l'homme va ou non utiliser. Cette démarche va s'imposer longtemps, dans l'école francophone en essayant de mettre en relief la diversité des pratiques, des adaptations et des aménagements humains ouvrant la discipline sur la multiplicité, la diversité et la différenciation des espaces.
Même dans cette école différencialiste, le milieu naturel reste prépondérant comme élément d'explication, privilégié dans les études. Le paradigme dicte des unités spatiales limitées pour pouvoir mettre en relief la différenciation, la diversité spatiale et la spécificité des aménagements effectués.
La région naturelle parait ainsi adaptée à ce genre de problématique d'abord en ce qu'elle permet de coller au concret, secundo elle constitue une unité physique homogène ce qui facilite l'analyse de l'effet du milieu.
La problématique est morpho-fonctionnelle qui consiste à relier formes et fonctions , l'observation et la description des formes détiennent une place centrale dans cette approche pour pouvoir ensuite les relier à la fonction qui leur est inhérente.
La recherche de la différenciation et des spécificités à travers la multitude et la diversité se trouve au centre de cette démarche .
La monographie régionale exprime bien cette école et résume toute la démarche. En effet, la monographie correspond souvent à une unité naturelle réduite, toute la problématique se résume à analyser la différenciation interne dans ses moindres détails (variantes locales , micro-climats...) et la spécificité de l'ensemble. L'espace apparaît ainsi à travers la différenciation interne et le particularisme de l'ensemble. Une véritable reconstitution génétique de l'espace régional ou local à travers le verbe, le portrait est d'autant plus réussi qu'il restitue le réel dans ses moindres détails et le verbe est d'autant plus apprécié qu'il donne de la vie au texte.
Tout est sollicité au service de la cause: histoire, genres de vie, géologie, climat, relief selon des doses différentes ... La multitude des champs sollicités fait qu'on commence souvent par les plus lointains dans le temps ou l'espace: histoire ou géologie pour s'acheminer progressivement au présent et expliciter la diversité des formes et des fonctions.
La priorité est donnée au particulier et au spécifique en attendant une certaine accumulation des connaissances mais il s'est avéré que cette orientation a trop marqué les esprits qu'on continue aujourd'hui à le prôner à un moment où l'information est devenue telle qu'il convient d'inverser les choses.
L'école de la géographie régionale est ainsi fondée, elle ne tarde pas à
donna par la suite la géographie zonale qui découle de la même source avec un
champ spatial
plus large avec le colonialisme.
L'école régionale est idiographique, centrée sur la recherche de l'unique et du particulier, la connaissance précise et parfaite de micro-régions, le collage au terrain et au concret.
C'est cette démarche qui va retarder un peu l'évolution de la discipline, à force de trop coller au réel et au concret le géographe est condamné à rester descriptif, sans profondeur scientifique et à court d'explications générales se figeant dans l'étude de particularités limitées. A trop coller à l'espace banal, le géographe ne peut plus s'en éloigner sans se perdre, il devient même incapable de théorie qui a été perçue souvent et pour longtemps en particulier dans les écoles latines comme un tabou.
Il en résulte une incapacité congénitale à produire de la science dans la mesure où l'accumulation des faits quels qu'ils soient ne constitue jamais une science. Il en résulte aussi une série de très belles thèses et de travaux parfois très brillants reproduisant ce savoir encyclopédique prêchant par inventaire rébarbatif et souvent fastidieux.
Cette géographie demeure encore présente dans beaucoup de thèses, de travaux récents et les manuels scolaires qui reproduisent une conception classique de la géographie: il n' y a qu'à voir la part de la géographie régionale dans l'ensemble du programme.
C'est ainsi qu'on trouve dans "les méthodes de la géographie" de P. George (1970) que "la géographie, science des rapports homme-milieu, part de la description pour aboutir à l'explication",... " la géographie n'est pas une technologie, c'est une observation"..." c'est plus un art, qu'une science" (p117) .
La démarche centrale est l'induction qui s'articule autour de trois étapes principales qu'on peut résumer comme suit :
1 - L'observation détaillée et analytique et la collecte d'une information multiforme et variée dans un espace donné allant de l'histoire à la géologie, à l'économie... dans la mesure où on accepte implicitement que l'espace géographique est le lieu de convergence de nombreux processus hétérogènes ce qui fait que la géographie est souvent définie comme "la science de la synthèse" incorporant les méthodes et les données des sciences de la terre, de la nature et de la société et de l'homme?. La recherche de l'exhaustivité, la multiplicité des rapports et la démarche inventairiale contribuent à en faire une discipline carrefour.
2 - La structuration, le classement et la cartographie des observations collectées et des formes. Outre la description, la carte constitue un des outils d'expression et de représentation des faits géographiques.
3 - La détection de liaisons et de conclusions et explication récursive par recherche de causalité. Les conclusions sont l'aboutissement de l'observation répétitive et d'une reconstitution verbo-historique de la réalité orientée du passé au présent.

Naturalisme, inventaire, différenciation et particularismes, empirie, reconstitution verbo-historique, primauté du visible ; voilà les principales caractéristiques de cette démarche inductive.
Le visible est au centre de cette démarche dans la mesure où l'outil de base d'investigation reste l'observation et la description. On comprend très bien l'importance accordée au paysage que ce soit naturel, rural ou urbain, aux formes mais il se trouve que ce ne sont là que des résultats de processus invisibles souvent et de là plus difficiles à appréhender.
2 - Le néo-positivisme : La démarche hypothético-déductive
C'est vers les années 1930 que la géographie se dégage de sa vision morpho-fonctionnelle aux USA. Sauer fonde l'école culturelle qui s'intéresse beaucoup plus à l'espace aménagé et au culturel, le paysage culturel exprime la culture, la logique spatiale ne tient pas uniquement au milieu physique mais aux valeurs sociales et à la culture. La pratique spatiale découle ainsi de la culture .
Rapidement, le néo-positivisme prend le pas aux USA et en Allemagne à travers des chercheurs comme Christaller ou Lösch. Deux axes ont guidé cette école : d'abord la recherche de similarités et du commun beaucoup plus que les particularités pour pouvoir dégager des lois; ensuite l'utilisation de la démarche déductive qui devient centrale.
Le néo-positivisme privilégie la théorie tout en utilisant l'observation comme moyen de vérification pour dégager des lois générales privilégiant la démarche déductive.
La démarche déductive part d'un construit théorique supposé expliquer le réel pour le tester par la suite sur le terrain. Elle valorise ainsi la théorie longtemps négligée et consiste à :
- Fixer la problématique et les faits à analyser
- Formuler les hypothèses de travail et les explications potentielles
- Tester les hypothèses sur le terrain pour pouvoir les rejeter ou les retenir, voire les modifier et les adapter.

La théorie des lieux centraux de Christaller (1933) constitue un exemple de cette démarche déductive naissante dans la discipline bien que des débuts précoces commençaient déjà à jeter les jalons dès la fin du XIX aux USA notamment en matière de gravitation . Au lieu d'étudier le système urbain sud-allemand, l'auteur commença par formuler ses hypothèses à partir de quoi il va construire tout un schéma hiérarchique des centres et ce n'est qu'à la fin de son travail qu'il va vérifier son schéma sur le terrain , les petites différences observées l'amènent à modifier quelque peu certaines hypothèses et tenir compte de la densité par exemple mais la concordance avec la zone de Munich était frappante.
La nécessité de simplifier le réel constitue à la fois un outil d'analyse intéressant mais aussi frustrant dans la mesure où le réel est très complexe ce qui fait apparaître la théorie comme réductrice. La démarche introduit ainsi une grille de lecture des faits même si cette grille est limitée et ne se limite pas à la simple lecture des faits observés : à la logique de l'observé, elle substitue une logique externe partielle mais cohérente.
Cette école est nomothétique, en quête du commun et du général et à la recherche de lois. On privilégie les similarités et les analogies beaucoup plus que les singularités, l'unité à travers la diversité, l'ordre dans le désordre apparent des faits, l'unité beaucoup plus que l'unicité.
Une inversion totale de la démarche s'opère qui fait qu'on se met à la recherche de régularités sans négliger les particularités qui ne remettent guère en cause le schéma d'ensemble et se trouvent régies par l'aléatoire.
En privilégiant le commun et le général, on relègue le spécifique, les détails et les nuances au second plan, on est ainsi amené à schématiser, donc simplifier le réel et y introduire une logique d'où la rencontre avec la déduction.
Dans un cas comme dans un autre, la rigueur formelle est certaine aussi bien au niveau des hypothèses, du langage et des concepts que des méthodes d'analyse et d'investigation. En outre, la quantification et l'introduction des méthodes d'analyse de données devient une nécessité pour cette démarche.
L'introduction de ces méthodes dès les années 1950 a été qualifiée de "révolution quantitative", maintenant terminée, donnant lieu à ce qu'on a appelé parfois "la géographie quantitative" ou "théorique". La révolution étant révolue dans la mesure où les techniques et les méthodes se trouvent maintenant largement diffusées et suffisamment utilisées pour être remises en cause. Il demeure cependant la nécessité d'adapter et de perfectionner ces outils pour les besoins du géographe et aux exigences de l'analyse de l'espace .
Cette orientation déductive, le formalisme hypothéco-logico-mathématique vont ouvrir la porte à l'action et aux aspects opérationnels de la discipline, lui donner discerner un statut plus scientifique, lui offrir la possibilité de fournir un cadre cohérent et général d'interprétation du spatial qui manquait jusque là à la discipline.
Cette nouvelle orientation, très développée dans la géographie anglo-saxonne et scandinave se trouve souvent refusée dans la géographie latine et des écoles liées. Il fallait attendre le début des années 1970 pour voir quelques travaux suivre le pas , de loin, les traces de l'école anglo-saxonne. Crainte du nouveau, du réductionnisme formel et des excès de l'empirisme quantitatif encouragé par l'accès facile à l'informatisation se trouvent derrière cette position.
3 - Le radicalisme : La démarche critique et radicale, la remise en question et l'alternative
Tout discours véhicule l'idéologique d'une manière implicite ou explicite, Cette idéologie se trouve à trois niveaux : la problématique, l'outil technique et le chercheur même.
Admettre la maximisation du profit comme mobile premier du producteur, la minimisation de la distance pour le consommateur revient à privilégier l'économique au dépend du culturel, du stratégique ou du subjectif comme les habitudes, la recherche de pouvoir ou de l'apparat, ou simplement la satisfaction d'un désir individuel comme le fait d'investir dans le village natal.....
En outre, le chercheur lui même incorpore implicitement ses convictions dans le message, le discours qu'il reçoit ou émet, souvent sans y penser. Ainsi, il filtre l'information qui devient sélective....
Les différentes méthodes sont loin d'être des outils neutres, elles véhiculent aussi une idéologie sous-jacente à chacune d'elle comme est le cas de la théorie du commerce libre ou celle de la rationalité du comportement humain...
Toute formalisation véhicule à travers les concepts, les mots qu'elle utilise une certaine information inéluctablement partiale dans la mesure où ce langage valorise et met en relief certains aspects du réel beaucoup plus que d'autres. Quelque soit le langage utilisé, on ne transmet qu'une partie de la réalité qui se trouve déformée au même moment qu'elle informe : Mots et concepts de la langue, symboles statistico-mathématiques, signes d'une carte ou messages d'une image ou d'une photo ne représentent qu'une partie de cette réalité qu'on veut exprimer . Cette même partie du réel se trouve filtrée selon une certain paradigme implicite ou explicite .
Cette opération de codage et de décodage véhicule une interprétation véhiculant toujours une part idéologique dans la mesure où tout ce qu'on peut faire c'est une représentation du réel à travers nos convictions, c'est à dire qu'on approche la réalité à travers notre vision du monde (idéologie). Il se trouve que l'idéologie filtre le réel et le déforme si bien que notre connaissance du réel n'est jamais partiale.
Le processus de connaissance est déjà une abstraction, une représentation à travers des construits : les mots et les concepts. La science elle même constitue une représentation du réel, un processus cognitif, voire même une idéologie . La science n'a pas de logique interne propre, elle se situe dans un mouvement historique général de connaissance qui avance par gradations et fait que ce qui est reconnu comme vrai à un moment peut ne pas l'être à un autre moment de l'évolution historique. Elle découle ainsi d'une pratique sociale : la praxis. C'est cette praxis qui va donner lieu à la théorie, à la connaissance formelle du réel.
En effet, la science peut définir le quoi et le comment de ce qu'on cherche mais c'est la pratique sociale qui peut nous éclairer sur le pourquoi de cette recherche. Cette praxis est à la fois le produit et le vecteur d'idéologies, détermine la pratique spatiale et les formes d'organisation de l'espace.
L'espace n'est plus un simple support ou milieu mais devient un rapport social qui module les pratiques sociales et les rapports de force. La distribution spatiale n'est pas simplement une contrainte du milieu ou une modulation de la distance, elle est structuration interne, un rapport de force et une relation dialectique. La structure est chargée de conflits et de contradictions qui véhiculent des stratégies (de pouvoir) et des contre-stratégies (contre-pouvoir) qui sont des vecteurs créatifs.
Là aussi, le volet conceptuel est assez développé pour justifier l'orientation radicale, définir les concepts et les hypothèses par souci scientifique mais aussi pour pouvoir affronter des démarches dominantes et fort répandues. Chaque fait véhicule et renvoie à des problèmes de rapports de production et de reproduction sociale. Une fois, les concepts précisés (classe, mode de production, force , situation de classe, plus-value, appropriation, domination, ...) reste à définir les enjeux en question : l'appropriation du pouvoir, de la plus-value, de l'espace... Le champ conceptuel détient une place de choix dans la mesure où " les concepts organisent le vécu de façon à répondre à un certain type de question à partir d'un champ problématique bien défini" (Castells et al 1978)
L'analyse dialectique permet de dégager les antagonismes, les enjeux, les tensions et les contradictions. C'est là qu'on trouve la théorie de domination et de domination, le centre et de périphérie... On trouve ici les travaux de Harvey, Y Lacoste, Friedmann, qui puisent dans les travaux de K Marx comme ceux de S Amin , Poulantsas...
Dans ces travaux la dialectique est centrale, c'est à dire le mouvement contradictoire des faits, les effets de domination qui font que la puissance et le contrôle se trouvent réglés par des mécanismes qui assurent sa reproduction . La place déterminante dans le déroulement des faits est donnée à la société, notamment les rapports sociaux, l'espace est beaucoup plus un rapport social, une image et une oeuvre beaucoup plus qu'une dynamique propre.
L'importance de l'idéologie véhiculée dans le discours géographique (Cf Racine J.B. 1978) fait qu'une nouvelle orientation privilégiant la problématique du matérialisme historique et la démarche dialectique s'est développée faisant de la géographie une science sociale qui s'inscrit toujours dans l'histoire.
La méthode dialectique
Longtemps, la géographie a privilégié une méthode résolument inductive. Hostiles à tout présupposé théorique, au nom d'une prétendue objectivité, de nombreux géographes estiment que la connaissance intime du terrain, la familiarité des lieux et des hommes, la description scrupuleuse des mondes détails des genres et styles de vie, des activités et des espaces sont seules garantes de la connaissance objective, du dévoilement de la nature des relations variées entre l'homme et son territoire.
Cette démarche repose, en réalité, sur deux postulats fondamentaux qu'on peut résumer comme suit :
- La primauté du technico-économique : C'est la dimension socio-économique et technique de l'occupation de l'espace qui est au centre de cette démarche au dépens de la dimension idéologico-politique et sociale de l'organisation de l'espace qui se trouve négligée. Ce postulat met les liens milieu physique-rapports spatiaux au centre, établit une relation de cause à effet entre les deux.
- La nature propose et l'homme dispose : La nature est un cadre donné, imposé aux hommes ce qui contraint la société soit à la subir, soit à s'y adapter et en tirer parti limité. Les choix d'aménagement et d'adaptation reflètent les possibilités ou les potentialités du milieu.
De ces deux postulats, découle une connaissance encyclopédique sans épuiser la logique des rapports du social au spatial ou des entités géographiques (régions, nations...), une collection de genres, de paysages et de formes qui expliquent peu de choses, une connaissance qui ne peut pas prétendre au statut d'une véritable science.
Depuis deux décennies, on commence à s'interroger sur la nature de l'espace, son rôle et sa fonction dans les rapports sociaux, le statut même de la géographie. On s'efforce de saisir la genèse et la finalité des organisations territoriales. Cette nouvelle démarche ne peut économiser le corpus théorique et éviter la théorisation, la conceptualisation . Ainsi la méthode déductive bouscule l'empirisme.
En réalité, il s'agit des méthodes hypothético-déductives qui consistent, à partir de positions théoriques données, à vérifier des hypothèses formulées. Mais c'est la méthode dialectique qui semble être la plus adaptée aux préoccupations de la géographie humaine et sociale de par la nature des problèmes posés et des rapports privilégiés entre la société et l'espace. Cette méthode ne constitue en fait qu'une grille de lecture qui reste imparfaite d'une réalité fort complexe d'où le recours à la phénoménologie, au structuralisme et au systémisme. La démarche structuralo-dialectique présente des atouts qui ne sauraient être remplacés par l'aléatoire à la place du couple nécéssité-causalité. Certains se réfèrent au marxisme tout en reléguant l'espace au concret et au particulier (D. Harvey, 1989), à la non théorie privilégiant la dimension technique d'où la place dans l'aménagement. Il ne s'agit pas de donner au marxisme une dimension spatiale qu'il a ignoré, ni d'intégrer le marxisme à l'espace en fondant une géographie marxiste. Il s'agit de doter la méthode géographique d'une approche fondée sur le matérialisme historique : la dialectique, la conception non linéaire et évolutive du temps et la prise en compte des contradictions spatiales et territoriales.
Depuis deux décennies, le recours de la géographie à la méthode dialectique s'est accentué en puisant dans les travaux de sociologues et d'économistes marxisants mais en développant une nouvelle approche qui s'est attachée surtout à la macro-géographie: espace-enjeu, contradiction spatialisée... Les problèmes soulevés dès la moitié des années 1979 posa des problèmes aux adeptes qui renoncèrent au référentiel idéologique pour un problème de nature pas plus que méthodologique ou se lancèrent dans le néo-positivisme.
Très souvent, la dialectique a été confondue avec le marxisme et surtout le schéma utopique de l'évolution préconisée à la société ce qui a constitué son procès. Utilisée comme outil méthodologique pur, la dialectique est très féconde ce que montrent les travaux historiques récents. La dialectique est ce mouvement contradictoire des choses, des faits et des hommes ce que les méthodes formelles évacuent totalement .
L'espace constitue une variable variabilisée de la société, une contradiction dialectique de la substance (ce qui en soi et pas soi) et du produit : résultat historique de l'activité socio-économique. Il ne se définit, se décrit, se conçoit qu'en rapport avec la formation sociale, concept correspondant à une réalité : la société. L'espace n'est pas un produit pur, il obéit à ses propres lois qui nous gouvernent. L'espace est une contradiction dialectique de la substance (en soi et par soi) et du produit (résultat historique de l'activité socio-économique), c'est le milieu humanisé et non milieu-nature.
Plusieurs groupes tirent leurs spécificités de leur actions sur leur milieu tandis qu'autres les tirent de la marque que laisse ce dernier. Le biais culturel marque les rapports spatiaux, sélectionne certains éléments du milieu et guide la pratique socio-spatiale à tel point qu'on peut avoir des correspondances groupe-espace-milieu c'est le cas par exemple des ethnies peuls (pasteurs), sorogo (pêcheurs de marais) et nono (cuvettes moyennes du Delta du Niger).
Cet espace produit devient à son tour un milieu structurant peuplé de contingences, une substance qui s'impose au vécu. Cette structuration en binôme ou triade, répond à des nécessités économiques concrètes et une fonction de survie. Le lien entre l'homme, l'eau et le sol est un construit du social dans les îles. La ville reproduit l'appropriation différentielle de l'espace... M Castells après avoir nié la fonction sociale de l'espace (1972) a fini par la reconnaître mais timidement en 1983 au même titre que les géographes post-modernistes anglo-saxons (Soja, 1989, Scott 1983, Storper 1986, Massey 1984...).
L'espace n'a revêtu sa nature que lorsque la théorie marxiste de la valeur, l'économie politique du signe lui a conféré sa triple dimension de produit, de marchandise et de symbole: un enjeu social de premier ordre qui n'est jamais objet autonome. "L'organisation spatiale d'un territoire n'est que la forme concrète , ou matérielle de l'organisation sociale d'une société donnée " (Ledrut, 1977) ce qui permet de dépasser le faux problème de surdétermination de l'un par l'autre du modèle du cadre de vie (J.P Garnier 1980). Cette dialectique du spatio-social rejette le spatialisme ou le déterminisme naturel L'espace constitue la matérialité et l'objectivisation du social, il tient ainsi une place éminente dans les instances économique, politique et idéologique ou psychique. L'idée de classe socio-spatiale (A Reynaud 1979, 1981) et d'autocorrélation spatiale (au niveau de l'individu notamment, A Reynaud, 1982) expriment cette fusion-surdétermination du social et du spatial : la pensée et l'action de l'individu dépendent de celles des individus qui l'entourent. Le passage des classes aux espaces (dominants et dominés) exprime bien cette correspondance dialectique : les classes ou les formations socio-spatiales introduisant la problématique des relations centre-périphérie bien que la définition d'un lien logique assurant le passage entre classes et régions "constitue une tâche quasi insurmontable... car il n'existe entre eux aucune homologie directe et automatique" (Guy Di Méo, 1991, p 52).
L'approche centre-périphérie a permis le renouvellement des problématiques du développement inégal même si le transfert du social au spatial s'avère difficile
L'espace est valorisé ou dominé selon la loi du profit, il est le théâtre des stratégies et constitue un enjeu. Les phénomènes de centralisation, de polarisation, de ségrégation ou de déséquilibre résultent de la fonction d'enjeu social de l'espace. Cet espace enjeu résume les concepts d'inégal développement, du développement du sous-développement, des rapports centre-périphérie...
Plus la crise économique s'amplifie et plus l'espace enjeu s'inscrit dans des micro-unités assurant la régulation sociale. Deux niveaux se trouvent privilégiés dans la démarche dialectique : le niveau mondial et le urbain tandis que les recherches sur les espaces dominés se réfèrent peu à la dialectique compte tenu de l'interférence du local avec la domination du centre.
L'humanisme a été une réaction au néopositivisme des années 1970, une réaction aux explications mécanistes et déterministes sans homme. Il est sous-tendu par la phénoménologie et l'existentialisme avec deux axes : c'est l'homme qui raisonne, sent, perçoit et crée qui est pris en compte tandis que la distinction entre objet-sujet est remise en cause. C'est l'immédiateté des phénomènes , l'expérience pure du monde vécu. qui va enrichir la dialectique. Le monde naturel est celui de l'intersubjectivité selon une dialectique sujet-objet.
La phénoménologie explique mal la convergence des perceptions et tend à considérer comme central l'imaginé, le perçu...
La dialectique constitue aussi un passage obligé vers le structuralisme (C. Levi-Strauss, J. Piaget) tandis que le structuralisme passe par la dialectique entre infrastructure-superstructure et l'opposition dynamique des contraires qui fonde l'édifice socio-spatial. La société secrète des contradictions que la superstructure intègre et imprime spatialement sous forme de structures (structure du village Bororo au Brésil...). Certaines formes sont trompeuses et cachent les véritables structures et une structure peut en cacher une autre. Les schèmes structuraux binaires présentent un caractère universel mais l'ordre binaire peut cacher une triade et le 3° élément occupe une position centrale dans la structure. C'est le cas de la cour, squifa de la maison, des impasses... Les marges sont le lieu d'une intense activité entre les deux éléments. C'est la discontinuité qui est la condition du symbolisme, qui fait sens...
Le matérialisme dialectique utilise les concepts de structure (infra et superstructure) et tout système économique ou mode de production se ramène à la combinaison de deux structures irréductibles les forces et les rapports de production. Sa dégradation découle de la contradiction entre ces deux structures (M. Godelier, 1966, 1973). Cette méthode fait peu de place à l'histoire et au fonctionnalisme.
L'analyse de système est entrée depuis une quinzaine d'années en relation avec la percée des méthodes quantitatives. Le systémisme a recours aux structures et au fonctionnalisme et à la raison dialectique (De Rosnay, 1975), la similitude entre rétroaction et contradiction exprime la parenté des deux approches. Systèmogénèse (l'organisation en système spatial). La systémique accorde beaucoup de poids au déterminisme économique au moment où la dialectique s'en éloigne.
La finalité d'autoreproduction constitue une séduction (temps, fonctionnalisme) avec des rapports dialectiques entre ordre-désordre, variété-stabilité...ce qui pose problème d'une mécanique aveugle, néglige le temps. La fonction holonique assure régulation et homéostasie. Le systémisme ne résout pas le problème du pourquoi, présente une contradiction entre la prétention globalisante et le choix des éléments. Il offre le risque de confusion entre système et le modèle structuro-fonctionnel, en fin la dynamique de l'environnement est négligée (Jalabert 1989, Ledrut 1977) ce qui évacue le problème des échelles en géographie.
La méthode dialectique fournit une dimension diachronique théorique : la matérialisme historique. Elle construit le concept de formation socio-spatiale, un modèle de lecture des objets socio-spatiaux. Enfin, elle présente un schéma de relations causales (dialectiques) permettant d'éclairer les rapports espace-société.
On sort des subjectivités à travers le monde extérieur, l'objet nous permet d'accéder à autrui si bien qu'il n'y a pas de représentation sans objet. La représentation met en rapport trois éléments : le réel, le sujet psychologique, le sujet social.
L'espace de vie est l'espace concret du quotidien, l'aire des pratiques spatiales (Frémont A et Chevalier J.), c'est un espace perçu et représenté surtout dans la mesure où la représentation est cette perception enrichie par la psyché (imagination-intelligence...). L'espace représenté reconstruit l'espace de vie et le dépasse c'est ainsi que la région demeure souvent une représentation du géographe, elle n'est pas un objet en soi, c'est un espace vécu (A Frémont 1976). L'environnementalisme est de saisir l'effet des représentations sur le comportement, incluant la dialectique tandis qu'au niveau du groupe c'est la territorialité. La dérive psychologique est réelle.
L'espace social est l'ensemble des interrelations sociales spatialisées pour un groupe ou autour d'un individu. L'espace vécu est l'ensemble des lieux fréquentés et des interrelations sociales qui s'y nouent et les valeurs psychologiques qui s'y sont projetées et perçues. L'individu construit ainsi une (méta)structure socio-spatiale articulant des territoires et des réseaux diffus, cette structure est matérielle, fonctionnelle, représentée, dynamique et ancrée sur les lieux de production et de reproduction.
Le territoire a une signification collective, c'est l'objectivisation sociale de l'espace vécu collectivement. Le territoire est de l'espace-temps dont les éléments sont matériels, immatériels ou symboliques (Barel, 1981, 1986), liée au pouvoir (C Raffestin 1977). Le territoire se ramène à deux types de rapports : un rapport personnel (je) et socialisé individu-espace exprimant la géographicité de l'homme. un rapport collectif (nous) construit par les pratiques avec des points communs (noeuds, réseaux et mailles) différentiellement connus d'où les marges floues et la polycentralité des territoires. La notion de territoire rejoint celle de formation socio-spatiale. L'espace apparaît comme facteur explicatif et isolable de l'organisation sociale" (A Frémont ), c'est l'effet de lieu qui incorpore les rapports dialectiques espace-société.
Le territoire résulte d'une lente et longue structuration de l'espace-temps. Les modes de production déterminent l'organisation socio-politique et les paysages.
L'espace objectivisé résulte de deux dynamiques imbriquées: la première est politico-idéologique fonctionna à l'échelle régionale et nationale, la seconde est géo-éconnomique qui affecte l'échelon local. Trois modalités d'objectivisation : politico-administrative et idéologique chargée d'histoire (découpages ), socio-économique (rapports sociaux de production, accès aux services, carrefours, aires d'influence, rente) et sociale (parenté, intermariage, associativité).
L'espace représenté donne lieu aux métastructures emboîtées selon différentes échelles formant ainsi la formation socio-spatiale fruit des superpositions, espace intermédiaire entre l'espace subjectif et l'espace objectif, ensemble structurel qui sous-tend la pratique spatiale
Le concept de formation socio-spatiale repose sur trois hypothèses enchevêtrées :
- la présence d'unités et de discontinuités socio-spatiales significatives, fondées sur l'interrelation espace-société à travers la confrontation dialectique de deux instances : l'infrastructure géo-économique et la superstructure politico-idéologique.
- Ces unités ne constituent pas forcément des espaces hiérarchisés et emboîtés.
- L'interaction de différentes instances dégage des jeux de schèmes de représentation et d'action que les acteurs sociaux associent aux données psychologiques.
Les formations socio-spatiales se définissent beaucoup plus par le coeur que par les franges , elles ne couvrent pas tout l'espace d'une manière uniforme. Le concept implique que l'identité collective se réfère à des territoires avec un minimum de contiguïté spatiale.
La formation socio-spatiale s'avère comme une tendance organisationnelle de l'espace social qu'une réalité objective bien cernée. On peut distinguer trois échelles de formations socio-spatiales calées sur la localité, la région et la nation. Chacune forme une topique (topos : lieu), représentée par l'infrastructure tandis que la superstructure se trouve souvent occultée. Le rapport dialectique entre les deux instances est central.
Chaque formation dispose de quatre instances: économique, géographie, politique et idéologique. Economiquement la formation se rattache à des modes de production et des ensembles économiques d'échelle supérieure. L'instance géographique secrète le lien avec la terre, la localité et le pays, elle est faite de superpositions beaucoup plus que de limites. La formation socio-spatiale définit une dimension territoriale des rapports sociaux, représentations, stratégies et pratiques.
4 - Le comportementalisme : La démarche phénoménologique ou humaniste
La lecture des faits spatiaux est toujours sélective, subjective et partielle. Elle dépend de l'objet mais aussi du sujet, de son milieu, ses aspirations et ses contraintes, sa pratique spatiale ce qui fait que les processus de perception et de conceptualisation passe par le filtrage subjectif et idéologique à la fois. Ce passage du réel à sa représentation s'opère à travers des concepts non neutres : des construits. L'analyse du concret se fait donc par un détour nécessaire d'abstraction : la conceptualisation et la production de concepts.
C'est ainsi que le système urbain n'existe que dans nos esprits, il correspond à une certaine représentation du réel, sa signification et son contenu dépendent de ceux qui utilisent le concept en tant que émetteur ou récepteur. A ce propos, les exigences formalistes de l'approche néo-positiviste tiennent leur place à juste titre pour que la déformation du message soit minimale.
Cette opération de codage et de décodage véhicule un signifiant et une interprétation véhiculant toujours une part subjective dans la mesure où tout ce qu'on peut faire est une représentation du réel à travers nos subjectivités, c'est à dire qu'on approche la réalité à travers nos sens (subjectivité et perception). Il se trouve que les sens filtrent le réel et le déforment si bien que notre connaissance du réel n'est jamais complète, ni partiale.
A un autre niveau, la problématique béhavioriste ou comportementale a pris naissance avec la prise de conscience de la place du subjectif dans le processus cognitif. Elle prend racine dans la phénoménologie qui fait que la réalité ne peut être saisie qu'à travers le monde subjectif du sujet. C'est une problématique idéaliste, part de l'idée qu'on fait de l'objet qui n'existe pas en dehors du sujet. L'espace acquiert ainsi une dimension psychologique qui le charge de sens
Cette image qu'on se fait de l'espace comporte une très grande charge psychologique, elle est dotée d'une structure, une signification, une hiérarchie différentes selon les profils, les âges , le milieu, la pratique spatiale..
On comprend ainsi l'intérêt accordé au vécu : l'espace vécu, la pratique et le comportement spatiaux. En plus de la dimension historique, économique, politique ou socio-culturelle ; la dimension psychologique devient importante dans la définition même de certains espaces comme la région ou la ville.
Le point de départ est représenté par les espaces- attitudes -actions de l'individu, pour arriver au groupe, l'image mentale et la pratique spatiale. L'individu se trouve au centre de cette problématique à travers son vécu, son espace-action celle-ci analyse la perception et le comportement individuel pour déboucher sur les structures macro-géographiques : l'image mentale collective en constitue l'expression. Les motivations individuelles constituent le moteur de la pratique spatiale.
La multiplicité de l'approche ne contredit pas l'unité de la démarche scientifique de la discipline. Chacune des approches adoptées est régie par certaines règles précises et communément admises correspondantes à la problématique adoptée, le chercheur doit respecter les règles méthodologiques garantes de la qualité scientifique du travail de recherche.
La recherche s'appuie, à la fois, sur l'observation et le raisonnement et les combine ensemble. On peut commencer par observer les faits géographiques, ce que préconise l'approche inductive et empirique mais le raisonnement doit être préalable pour pouvoir faire le choix de ce qu'on va observer tellement le même fait peut susciter une infinité de questions et peut être étudié sous différents angles.
L'observation sous-tend, en soi, des hypothèses implicites qui la guide et permettent de choisir telles variables et négliger d'autres. C'est ainsi qu'en étudiant par exemple le prix du sol en ville, on peut retenir certains paramètres comme la densité, la centralité, la taille de la ville et son rythme de croissance en partant implicitement que ces facteurs interviennent pour fixer le niveau des prix. Par contre, on ne pense pas à la valeur agricole du sol qui devient le paramètre central dans une étude de l'occupation agricole par exemple....
L'observation des faits donne lieu à des hypothèses explicatives, souvent implicites, qui guident à leur tour l'observation et permettent de procéder à un choix raisonné et raisonnable des variables à observer et des données à recueillir.
La mise en ordre et l'exigence d'un minimum de cohérence entre ces hypothèses nécessitent déjà le raisonnement : on ne peut pas prétendre à la fois que le paysan est totalement intégré au marché et est régi par une logique d'autoconsommation.... Ce raisonnement est un préalable à l'observation et puise dans la connaissance accumulée et l'imagination géographique.
Ceci montre clairement qu'une démarche inductive pure n'existe pas, c'est à dire une démarche qui part directement de l'observation brute des faits pour déboucher sur des conclusions, n'existe pas même si un certain nombre de travaux le laissent entendre comme ceux de Vidal de la Blache, Brunhes ou Max Sorre... Il est très difficile de présumer que les résultats obtenus étaient dus à une simple coïncidence et l'aboutissement de l'observation pure et simple. Il est certain que ces recherches, au même titre que ceux qui se font de nos jours, partent d'hypothèses qu'ils n'explicitent guère. Tout le problème consiste à consolider cette partie qui a été longtemps négligée et l'expliciter davantage pour pouvoir contrôler le cheminement scientifique du processus de la connaissance.
Sur un autre niveau, la simple observation de faits particuliers ne conduit pas à des conclusions générales et cette phase qui considérait comme scientifique l'expérience dégagée par induction du monde sensible, est actuellement dépassée (Positivisme d'auguste Comte). Nous vivons dans un monde où le visible n'exprime pas et ne recouvre pas totalement l'invisible, ce qui est caché, ce qui est probablement plus déterminant : les décisions, l'information, les capitaux, le savoir... On peut observer tout ce qu'on veut sans pouvoir expliquer les localisations si on ne s'attaque pas aux phénomènes de décision...
La formulation des hypothèses doit être la plus claire possible pour pouvoir les tester et les confronter à la réalité de terrain.
Cette confrontation entre hypothèse et faits constitue la seconde étape de toute démarche, il s'agit de tester les hypothèses qui ne sont que des lois potentielles d'où l'intérêt de bien formuler ces hypothèses en des termes clairs pour pouvoir les soumettre à l'épreuve. La confrontation se fait par l'intermédiaire de tests statistiques précis dont la connaissance devient de plus en plus indispensable.
Le test permet de rejeter l'hypothèse là où elle ne peut pas être confirmée, de la modifier ou de la vérifier. Mais il ne suffit pas qu'une hypothèse se vérifie une fois pour qu'elle s'érige en une loi. En effet, la confirmation peut être le fruit du hasard, pour prendre la forme d'une loi, il faut deux conditions :
- la répétition: l'hypothèse doit être vérifiée par plusieurs faits afin d'éviter des conclusions fortuites ou aléatoires.
- le raisonnement : en plus de la répétitivité, un lien de causalité doit relier les faits et prouver que la vérification n'est pas une simple contingence. Le raisonnement doit justifier le lien causal des faits que seule l'observation est incapable d'en rendre compte.
En effet, on peut facilement rejeter une hypothèse mais difficilement la prouver surtout lorsqu'il s'agit d'une hypothèse générale. Il se trouve qu'on ne peut pas confronter indéfiniment ces hypothèses si bien que les test doivent être assez robustes et les hypothèses réfutables (Popper 1978).
Ces hypothèses constituent le point d'appui des conclusions en aval si bien que tout l'intérêt doit être accordé dans leur formulation, la définition des concepts et des mots.... La théorie est un ensemble cohérent d'énoncés dont l'objectif est l'explication du réel. Elle comporte des postulats, des hypothèses et des lois tout en donnant lieu à de nouvelles hypothèses à vérifier. Le raisonnement constitue l'élément central de la théorie, un tel raisonnement est confronté au réel.
Cette rigueur dans la formulation et l'enchaînement des énoncés et des conclusions exigent un langage précis: le langage mathématique. Ce langage ne doit jamais perdre de vue la réalité géographique et le souci d'interprétation facile et palpable doit guider la mise au point de ce langage et la formulation des propositions.
Le propre d'une démarche scientifique est la cohérence entre la problématique, la démarche, les hypothèses, les variables et les données, les échelles et les résultats dans la mesure où " la connaissance certaine est une idole : elle n'existe pas" disait Popper, et que "la valeur scientifique d'une discipline se reconnaît à un certain équilibre entre les problèmes généraux et les problèmes particuliers qu'elle est capable de résoudre: s'en tenir aux premiers est le propre de la philosophie et s'en tenir aux seconds est le propre d'un simple empirisme".
[1] - Cf. à ce propos le livre de Isnard H, Racine J.B et Reymond H intitulé : " Problématiques de la géographie, 198ý1, 262p, PUF.