Fondements et objets de la géographie

                                                                                              La question et l'objet

 

  

      L'évolution rapide de la géographie et de ses problématiques exprime la diversité des courants qui la traversent et la vitalité d'une discipline qui cherche une identité aussi à l'instar des sciences sociales. La géographie a connu des évolutions rapides et parfois controversées et on peut dire que la géographie comme discipline change autant que l'espace qu'elle étudie et "quand le monde change, il est besoin de repères nouveaux" et comme le dit R Brunet[1] "la géographie comme science change autant que la géographie comme état du monde" et au fil du temps, la géographie est devenue "une connaissance ordonnée et raisonnée, elle n'est plus poussière de lieux et de toponymes, ni cosmogonie mythique" (R Ferras, 1989)[1]. On peut se demander quel est l'objet de la géographie et quelle est la question qu'elle pose à la réalité ?.
 

I - La question avant l'objet

      Une science ne se définit pas par son objet dans la mesure où cet objet ne peut être déterminé avec objectivité, cet objet peut être étudié par de nombreuses disciplines à la fois mais différemment. C'est ainsi que l'espace se trouve l'objet de la géographie mais aussi de l'architecture, l'urbanisme, l'économie, la psychologie ou l'aménagement... Chacune de ces disciplines étudie l'espace à sa manière, sous des angles différents dont l'intérêt ne peut pas être remis en cause. 

      A un autre niveau, le géographe étudie aussi la société comme le sociologue ou le psycho-sociologue, analyse les prix, la conjoncture et l'espace économique à l'instar de l'économiste, tient compte de l'histoire et du passé  non comme objet mais pour expliquer le présent..... 

      C'est plutôt le type de question posée au réel qui définit une discipline beaucoup plus que son objet, c'est le point de vue qui distingue les disciplines et non l'objet dans la mesure où toutes les disciplines étudient la pratique humaine. La géographie s'intéresse au point de vue spatial : la connaissance de la pratique que les hommes ont de leur espace. 

      Certains chercheurs caractérisent la discipline par des questions comme qui , quoi ce qui nous ramène à l'objet tandis que la question où ? permet de mieux définir et caractériser la géographie. Cette question fait de la Géographie, la science des localisations. Il s'agit de  la structure spatiale, du sens du lieu, des pratiques spatiales.

      La question Qui concerne les groupes, les agents et les acteurs qui occupent, maîtrisent et organisent l'espace, leurs valeurs, leurs modes de vie... La question Quoi a trait aux phénomènes concernés, à la production, la consommation , aux formes et aux processus tandis que la question Où apparaît plus spécifique à la géographie abordant les problèmes de localisation, des distributions et des structurations spatiales à tel point qu'on l'a souvent définie comme science des localisations[1] nous renvoyant aux pratiques spatiales, à la connaissance que l'homme a de son milieu et de son espace et la manière dont il l'utilise.

       Ces trois questions sont à compléter par le Comment et le Pourquoi pour analyser les processus et la finalité des actions, des aménagements et des comportements dévoilant ainsi les objectifs, les stratégies, les contre-stratégies et les relations de pouvoir. 

      Ces interrogations distinguent la géographie physique de la géographie humaine au niveau de la pertinence[1] qui face à l'existence première matérielle, il existe une seconde existence qui est plutôt historique et concerne les connaissances qu'on a de cette matérialité. Toute étude devient une représentation dans le cadre de l'idéologie et de la problématique. 

      La question peut être encore explicitée davantage : "Pourquoi les distributions spatiales sont-elles structurées comme elles le sont"[1] ce qui nous ramène à la pratique spatiale, la connaissance que l'homme a de son territoire et la manière dont il l'utilise  


 II - Une unité  en cause : une (ou des) géographie(s) ? 

      L'analyse des "objets" pose le problème de l'unité de la Géographie, celle de la géographie physique et humaine dont l'unité se base beaucoup plus sur les interactions , en chaque lieu et espace,  des éléments physiques et humains à la fois que sur l'unicité de l'objet d'étude. Les excès de déterminisme se trouvent compensés par l'intérêt accru (de et) à l'écologie et à  l'environnement. 

      Par contre, certains nient totalement cette unité, en opposant une science de la nature  et de la réalité matérielle à une science sociale dont l'objet est la connaissance que les hommes ont de cette matérialité, se trouve médiatisé par l'individu même[1], c'est à dire la manière dont l'homme connaît et pratique son environnement. C'est ce qui fait dire à C Raffestin que la géographie est l'étude de la pratique et de la connaissance que les hommes ont de l'espace [1]. C'est donc une connaissance de la connaissance que l'individu ou  le groupe a de son espace et la pratique qui en résulte. 

      En réalité, on constate que le rapport entre société et milieu reste au centre des intérêts et que d'un autre côté aussi, les recherches se développent séparément et parallèlement dans les deux domaines physique et humain. La centralité de l'homme et de la nature, d'un côté comme de l'autre, fait la spécificité de ces branches, à la centralité de la finalisation correspond celle des lois. 

      La géographie physique de la géographie humaine au niveau de la pertinence[1] qui face à l'existence première matérielle, il existe une seconde existence qui est plutôt historique et concerne les connaissances qu'on a de cette matérialité. Toute étude devient une représentation dans le cadre de l'idéologie et de la problématique. 

      Ce qui distingue la géographie physique de la géographie humaine c'est la différence de l'ordre qui commande la structuration de l'espace : l'ordre physique et l'ordre naturel. P George définissait la géographie comme " une science de synthèse au carrefour des méthodes de sciences diverses"..."Par sa nature, la géographie est donc nécessairement méthodologiquement hétérogène..." (P. George 1970: in Les méthodes de la géographie, PUF). Il y a ainsi confusion entre objet et méthode. 

      L'objet de la géographie humaine est alors le rapport à l'espace et non l'espace lui-même. 

      Dans ses principes de Géographie Humaine, P Vidal de la Blache (1922), l'auteur pionnier de l'école française, arrête l'objet de cette jeune discipline: "comment l'espèce humaine est-elle répartie sur la surface terrestre?."  En s'inspirant des travaux de F Ratzel[1]  qui le premier à organiser la géographie humaine et politique;  le rapport homme-milieu a été au centre de sa problématique donnant lieu à la géographie régionale très développée dans la géographie française[1]. Le souci de l'homme-habitant (M Le Lannou) a enrichi cette voie en donnant à l'homme sa place dans l'organisation de l'espace et l'interprétation des structures[1]. Analyser le rapport milieu-distribution spatiale serait réducteur, oublier la dimension psychosociale[1] .

       L'analyse géographique est une représentation du monde et des pratiques humaines au sens de représentation mentale qui prend son sens dans le cadre d'une idéologie et d'une problématique"[1]. L'évolution de la géographie correspond ainsi à l'évolution de ces problématiques et à des valorisations évolutives et sélectives. La géographie humaine serait à la fois une image et une idéologie (processus cognitif et subjectivité).

       A Bailly propose cinq principes pour définir la géographie humaine[1] qu'on peur résumer comme suit :

      1 - Le principe sociétal ou existentiel : le géographe s'intéresse aux hommes en société mais fait lui même d'une société dont il reflète l'idéologie d'où la nécessité de l'explicitation idéologique  et conceptuelle. 

      2 - Le principe de représentation : la connaissance géographique repose sur la représentation des phénomènes à partir de concepts, elle n'est pas science des paysages mais sciences des signes  comme la carte est une représentation et non un territoire. L'espace n'est l'objet d'étude puisque le réel objectif n'existe pas en dehors de nos construits. La géographie n'est pas la science de l'espace mais plutôt celle des représentations de l'espace et des pratiques spatiales.

       3 - Le principe imaginaire : Toute proposition et modélisation est une image, un modèle simplifié du monde ou d'une de ses parties d'où la nécessité d'expliciter la constitution de cet imaginaire. 

      4 -  Le principe de création : la représentation est une création d'un schéma  partiel et sélectif mais pertinent  de la réalité, d'un processus ou d'un espace qui nous renvoie à l'idéologie et à sa structure....

       5 - Le principe de rétroaction : la représentation se nourrit de la pratique et inversement  et une société  qui crée son milieu de vie ne la fait pas seulement à travers ses rapports de production mais grâce à ses représentations  propres (valeurs, idéologies...).

       La géographie est fondée donc sur des représentations au sens de "création sociale ou individuelle d'un schéma pertinent du réel"[1] qui  permet d'aborder le sens de l'espace et non l'espace lui-même. Il s'en suit que la définition de la géographie comme science de l'espace n'a pas de sens et Bailly préfère lui substituer "l'étude de l'organisation de l'espace et des pratiques spatiales qui en résultent", c'est plutôt une connaissance (représentation élaborées par le géographe) de la connaissance (les façons dont l'individu ou la société transcrit en images leur expérience du milieu)[1].  A ce niveau, certains concepts prennent leur sens: c'est le cas du lieu, du territoire et l'étude de territorialité (réelle ou imaginaire) devient au centre des problématiques de la géographie[1] alors qu'elle n'est qu'une image et une représentation du monde et du réel et charrie  du pouvoir.
 

 III - Les écoles géographiques

       On peut distinguer cinq grands courants : l'école du paysage, de la localisation, de la différenciation, de l'interaction et de l'organisation spatiale qui se sont succédé dans le temps en terme de naissance et coexistent ensemble de nos jours. 

1 - L'école du paysage

       Le premier courant dominant a été de type naturaliste et déterministe qui fait du rapport homme-milieu son paradigme central. La géographie serait "la science des lieux" et non des hommes écrivait Vidal de la Blache, "la discipline des espaces terrestres" selon Max Sorre (1961).  Ce courant naturaliste, écologiste avant le mot, est né en Allemagne avec Ratzel dont l'influence a été forte en France avec de La Blache (1922) , J Brunhes (1925), M Sorre (1947). Il fait que la géographie physique a toujours devancé la géographie humaine  par antécédence et déterminisme.
       On trouve là les notions de position, d'aire d'extension voire de région d'où les confusions surtout dans les publications allemandes et par la suite américaines en utilisant le terme landschaft qui donna lieu au terme de landscape (aspect d'une portion visible) et à la région.
       Le paysage est une organisation visible et globale des éléments, c'est l'expression visible du milieu dont l'explication est surtout rétrospective. On privilégie ce qui est fixe, d'où la place centrale de l'observation et de la description.
       Les combinaisons des différents éléments donnent une grande diversité de l'espace et seul l'art arrive à appréhender cette complexité et c'est de la Blache qui va fonder la géographie régionale française.

 2 - La différenciation spatiale 

      La géographie est l'étude de ce qui est variable et de la différenciation spatiale. (Hartshorne 1959). Elle constitue le dénominateur commun de la géographie classique que ce soit en Allemagne, en France ou aux Etats Unis (Cf. supra). On cherche ainsi pourquoi les espaces sont différents et la géographie serait l'analyse du différent, de l'original et du spécifique, le pourquoi et le fondement de la différenciation spatiale.
      La géographie serait selon Peter Haggett (1973) à l'intersection des trois familles de sciences : les sciences de la terre (géologie, hydrologie, biologie...), des sciences sociales (histoire, sociologie, ethnologie) et des sciences géométriques (mathématiques, topographie, cosmographie, statistique...). La géographie serait "la science de la différenciation spatiale, de la complémentarité et des similitudes tout en analysant les relations spatiales et leurs interdépendances " (P Haggett).

  3 - La localisation

       La géographie est la science de la répartition et de la distribution des phénomènes.. La question "où" devient centrale. Ce courant est issu de l'économie spatiale et ce sont surtout les allemands qui vont marquer ce courant : Von Thünen (1875), A Weber (1909), Christaller (1933) mais aussi américaine avec Hoover, Lösch (1940, 1954), Isard (1956) et Bunge (1962).
    
    4 - L'interaction spatiale

    La géographie serait "la science des interactions spatiales selon Ullmann, l'un des pères de la nouvelle géographie américaine. Elle consiste à étudier les rapports horizontaux entre les lieux et espace, les lois qui les régissent et les modèles qui les expliquent. La distance se trouve ici au centre de la problématique géographique, elle module et régit les échanges, les distribuions et la diffusion des phénomènes dans l'espace.

 5 - L'organisation spatiale

       La géographie serait la science des formes d'organisation à la surface de la terre, les relations entre les divers processus. C'est l'étude des connections.  Walter Christaller (1933) a réussi à expliquer la régularité de la disposition des villes, débouchant sur une théorie où le rôle essentiel est dévolu à l'économie et à la société et non au milieu naturel.


IV - Démarches et approches
 

      La multiplicité des problématiques doit inciter à la cohérence beaucoup plus qu'à l'exclusion et au rejet de l'une des problématiques qui ont animé la discipline. Max Sorre écrivait en 1957 que " la pluralité des points de vue permet de prendre des choses une connaissance complète" mais cela ne contribue-t-il pas à un court-circuitage au niveau de l'éclectique. 

1 - Les démarches

        La démarche est l'ensemble des étapes à suivre pour connaître, c'est la manière de marcher vers la connaissance. On peut distinguer plusieurs démarches qui peuvent coexister ensemble: la démarche empirique, déductive, dialectique et systémique:
       i - La démarche  génético-verbo-historique: elle repose sur la reconstitution historique des faits, n'utilise pas de lois explicites et s'appuie sur l'idéographie et le particulier. C'est une démarche empirique et inductive
      ii - La démarche hypothético-déductive : elle repose sur la déduction et le raisonnement, la formulation d'hypothèses à vérifier et à tester. cette approche peut être déterministe ou stochastique. 
        iii - La démarche dialectique: elle repose sur le matérialisme historique et la dialectique qui fait que tout évolue par contradiction et que la logique est circulaire et non linéaire.
       iv - La démarche systémique : elle considère  que tout phénomène est un élément d'un système entier qu'on ne peut comprendre qu'en le plaçant dans le système général. La réalité est systémique, une entité fonctionnant comme telle à travers l'interdépendance de ses parties et l'échange avec l'environnement.

       Il est vrai que devant le même phénomène, on ne se pose pas toujours la même question, on n'utilise pas non plus la même démarche ce qui contribue à enrichir le processus de connaissance de la réalité sous différents angles.Ainsi, on peut analyser par exemple l'espace rural sous l'angle génético-morpho-fonctionnel en étudiant le paysage, sa formation et les adaptations nécessaires. On peut aussi l'analyser selon la vision néo-positiviste d'optimisation de l'allocation fonctionnelle de l'espace productif de Von Thünen. On peut l'attaquer sous l'angle radical comme un espace de  production et de reproduction à la fois où se tissent les rapports de force et manifestent les rapports sociaux et de production. On peut aussi y voir, dans une perspective comportementale, un espace où se tissent les stratégies individuelles, la manière dont se font les décisions de localisation ou du système de culture...
 

2 - L'approche

        L'approche est la manière d'approcher un fait pour l'analyser, une sorte d'angle d"attaque et un filtre à travers lequel on essaie d'examiner et d'étudier une question ou un phénomène. On peut envisager une seule dimension du phénomène étudié qui va constituer le fil directeur de l'analyse, soit parce qu'ellle est la plus pertinente ou plus déterminante, soit aussi parce qu'on ne peut pas aussi étudier tous les aspects de la question.
        De la même manière, on peut distinguer plusieurs approches dont on peut citer les suivantes:
        - Historique: on étudie le phénomène dans sa dimension historique, sa genèse et sa mise en place dans le temps pour reconstituer le fait et les acteurs et les facteurs qui sont intervenus pour expliquer le présent.
        - Economique : la dimension économique est centrale dans l'étude en terme de coût, de prix, de revenu, de rendement et d'optimum...
        - Culturelle : le phénomène est examiné en privilégiant la dimension culturelle, les pratiques communautaires et les valeurs culturelles...
        - Sociale : le volet social se trouve au centre de la problématique d'approche et toutes les autres volets sont connexes et se situent au second plan.
        - Politique : la dimension politique requiert le plus d'intérêt et on considère que c'est la dimension la plus déterminante
        - Symbolique: On estime que tout rapport à l'autre est symbolique et charrie du sens à commencer du discours jusqu'au comportement, le choix des localisations, la manière et le rythme de fréquenter telou tel service, lieu ou équipement. Le choix de l'emplacement, de l'itinéraire utilisé relèvent des sens qu'on veut donner aux choses et aux différents éléments de l'espace.
        - Technique: on peut approcher le phénomène purement du côté technique comme les progrès des transports ou les techniques industrielles ou le choix du site...

        La multiplicité de l'approche ne contredit pas l'unité de la démarche scientifique de la discipline. Chacune des approches adoptées est régie par certaines règles précises et communément admises correspondantes à la problématique adoptée, le chercheur doit respecter les règles méthodologiques garantes de la qualité scientifique du travail de recherche. C'est ainsi que chaque démarche comporte un certain nombre d'étapes de travail qu'il convient de suivre.
 

V - Nature de la discipline

       Les géographes se sont défendus souvent de réfléchir sur leur discipline considérant la réflexion théorique comme un tabou notamment en Europe et plus particulièrement en France. Ceci est d'autant plus étonnant que la géographie se situe au carrefour d'autres sciences naturelles et sociales et emprunte de nombreux outils à d'autres disciplines, que la géographie se présente comme une mise en cause de cette rupture entre sciences naturelles et sciences sociales. Un mépris affiché à l'abstrait  et un attachement à l'esprit concret et terre à terre. La problématique fait défaut et on n'a qu'à coller à l'espace concret sans problème. On fuit la théorie en prétendant que la géographie est "la science de la synthèse" et "la science du concret", synthèse et concret n'ont pas besoin de théorie,ce qui constitue une défaillance de taille et un blocage disciplinaire.
        On a souvent défini la géographie par son objet, l'espace quelque soit son contenu mais d'autres disciplines aussi s'occupent de l'espace à leurs manières  comme l'économie, l'aménagement...(Cf Science et géographie).C'est plutôt la nature de la question posée à la réalité qui définit plutôt une discipline. devant la même réalité, le même paysage, le géographe pose certaines questions et non (ou plus que) d'autres. C'est cette question qui constitue le point de départ et qui définit le reste: la méthode, l'apport, l'outil utilisé, la pertinence de la connaissance...

  Trois erreurs sont à éviter : l'exhaustivité, la globalité et la synthèse qui cachent une certaine carence théorique et méthodologique et un mal à l'aise:
      i - La prétention à l'encyclopédisme (J Bastié 1970 Acta Geographica) ce qui s'oppose à la méthode scientifique. Cette empirie refuse la théorie, s'appuie sur l'exhaustif et l'inventaire et aboutit à la mono-graphie. 
      ii - Une cartographie globale du réel qui est un leurre.
      ii - La géographie n'est pas plus une science de synthèse que bien d'autres et ce n'est pas non plus la seule qui soit au carrefour des sciences naturelles et des sciences humaines (R Brunet, op cité p 652).

       Ces propos révèlent une méconnaissance du caractère synthétique des sciences d'emprunt et le faible souci de théorisation jusqu'à déclarer que "la géographie est la science du concret". Ces propos aussi sommaires soient-ils sont rares de la part de géographes qui ne se demandent rarement ce qu'est leur discipline et on peut citer les propos de Jean Labasse en caractérisant la géographie comme " un esprit terre à terre" (Y Lacoste, 1976, p: 74). Ce n'est que très récemment qu'un certain nombre de géographes ont commencé à se poser un tas de questions sur leur discipline[1].

      L'une des tâches de la géographie est l'analyse des interactions spatiales entre phénomènes analysés par d'autres sciences différentes par ailleurs d'où la juxtaposition d'éléments déconnectés de leur spécificités correspondantes, ce qui pose un problème d'éclectique. Cette tendance encyclopédique fait de la géographie une discipline pré-scientifique dont la survivance ne s'explique que par l'appareil scolaire qui maintient son usage scolastique.

     "Science des paysages", "Science des lieux"...., "Sciences des milieux naturels pour une écologie de l'espèce humaine", "Science de l'espace" ou  "géo-analyse", "sciences des interactions spatiales"... Voilà quelques définitions de la géographie qui font allusion à cette interaction entre faits humains et faits physiques qui fonde la discipline alors qu'en pratique le clivage entre géographie physique et géographie humaine se fait de plus en plus grand. La pratique scientifique est la négation de la conceptualisation.

       Cette coupure est institutionnalisée dans les cours, les manuels et les programmes qu'elle se reproduit inlassablement dans les esprits. Il se trouve que les questions qui matérialisent cette interaction entre le physique et le social sont négligées dans l'enseignement comme la recherche, c'est le cas des sols, de la végétation, de l'environnement alors qu'on accorde beaucoup d'intérêt à des phénomènes très lointains  à cette interaction comme la géologie... La géographie régionale sensée être l'expression géographique par excellence où on peut facilement intégrer l'ensembles des éléments et des connaissances dans un espace plus limité, n'est souvent qu'une simple énumération d'éléments juxtaposés.

       Ce sont les problèmes pratiques qui ont le plus fait avancé la géographie et la réflexion théorique notamment aux USA et en URSS, là où la géographie scolaire est peu présente mais cette orientation pratique fait du géographe un prolétaire dont le travail est confisqué et souvent tenu comme confidentiel. Ces recherches de géographie appliquée portent sur des espaces en crise: la non maîtrise de la croissance urbaine, le déséquilibre régional, la congestion centrale, le déséquilibre du réseau urbain... On peut parler aussi d'une crise de l'espace.

       La géographie ne peut pas alors être la science de l'espace mais c'est plutôt "l'étude de l'organisation de l'espace et des pratiques spatiales qui en résultent", Elle est une connaissance de la connaissance analysant les discours et les pratiques spatiales pour en dégager cohérences et répétitions.
    Voilà quelques définitions de la géographie qui font réfléchir : "Le géographe met au premier plan de sa recherche les relations entre la localisation, l'organisation et la différenciation spatiales." (O. Dollfus, 1971, L'analyse géographique, PUF,  p8).
 "Toutes les formes sont semblables et que nulle n'est pareille aux autres " (Goethe ). C'est toute la géographie qui est là, cette phrase résume les problématiques de la géographie. Elle décrit à la fois l'unique et le commun , le particulier et le général.
"C'est une histoire naturelle de la différenciation régionale de l'écorce terrestre".
 "La géographie, c'est d'abord une méthode ou, si l'on préfère, une manière de considérer les choses et les êtres dans leur rapport avec la terre " (Baulig ).
 "La géographie est science de la différence et de l'unité appréhendées dans les limites imposées par la nature ou héritées des constructions de l'histoire". (P George, Préface à "Problématiques de la Géographie, Isnard H, Racine J.B et Reymond H, PUF, Le géographe, 262p, 1981, p 10).
 "La géographie, me semble, dans sa plénitude, l'étude spatiale de la société, ou, pour aller jusqu'au bout de ma pensée, l'étude de la société par l'espace". F Braudel.
 "Observation-induction-modélisation conceptuelle telle est la démarche épistémologique de notre discipline". (H Isnard, in Problématiques de la géographie, p 24).
"La géographie est une discipline née de l'histoire et se perd dans l'univers carcéral de l'économie et du totalitarisme économique et sociale ". (P. George, 1981, idem, p 12)
 "La géographie est "une science des relations spatiales entre les phénomènes observables à la surface de la terre". (Berdoulay, 1988, Des mots et des lieux, CNRS).

       Peter Haggett a proposé cinq thèmes au géographe qui résument les diverses préoccupations de la discipline : La différenciation spatiale  (Harstshorne). Le paysage : l'apparence visible de l'espace.Les rapports homme-environnement. Les distributions spatiales La géométrie dont la cartographie (Bunge).

  
VI - La géographie comme science sociale

       Il peut paraître banal de dire que la géographie est une science sociale mais on peut énoncer sept propositions qui posent la géographie comme science sociale :
       1 - La géographie s'intéresse aux hommes, aux individus privilégiant les sujets à travers leur vie quotidienne mettant au centre le paradigme existentiel.
       2 - Le géographe n'étudie pas l'espace en soi, l'espace n'est objet d'étude que par les significations et les valeurs qui lui sont attachées. L'espace est un espace-enjeu, un espace produit et donc un espace-conflit. Chaque groupe y projette ses représentations qui sont conflictuelles et y inscrit ses pratiques.
       3 - La pertinence sociale de la géographie s'exprime à travers son utilité et sa dimension active. L'homme-habitant doit être au centre de cette problématique: l'exigence locale, la dimension humaine doivent être au centre des problématiques.
      4  -  Au delà de l'application, il y a l'implication du géographe et de la géographie.
       5 - Le paysage est une représentation et c'est à ce niveau qu'il peut être objet d'étude et non pas en soi. L'analyse des discours de tout genre constitue une source importante .
       6 - La pertinence des thèmes abordés. Cette pertinence se mesure par rapport à la vie de la population et ses préoccupations actuelles tout en renonçant à l'exhaustivité, expliciter les problématiques.
       7 - Les individus étudiés dans leur rapport à l'espace doivent être étudiés comme des sujets et non comme des objets. On rejoint ici le courant humaniste qui fait qu'on n'étudie pas seulement l'homme qui raisonne mais aussi celui qui éprouve des sentiments...

     La géographie est une représentation du monde, c'est à dire "une création sociale ou individuelle d'un schéma pertinent du réel". (Guérin, 1989). "Le discours géographique n'est pas, en fait, un discours sur la connaissance du monde, mais un discours sur le monde - c'est dire que le géographe ne parle jamais du réel, quoiqu'il en croie". (H. Chamussy 1989, A propos de la spécificité des espaces de montagne. RGA, 1-2-3, 243-258. Grenoble.).  "La géographie est la science du territoire. Elle est la forme territoriale de l'action sociale" . (Turco, 1985).
 

VII - La géographie et les autres sciences: un rapport hégémonique ou de complémentarité ?

       Il est certain que plusieurs intersections existent entre la géographie et les autres disciplines qu'elles soient naturelles ou sociales, expérimentales ou narratives, emprunte méthodes et concepts  à tel point que ces emprunts posent parfois problème de limites et d'identité.  Ces emprunts sont nécessaires, voire incontournable pour toute discipline qui se met sur pieds et l'évolution de la science s'effectue par bourgeonnement  progressif sous la forme de développement de sous-disciplines d'abord qui deviennent de plus en plus autonomes et bifurquent par rapport à la discipline-mère. C'est le cas de la topographie, la topologie, la cosmographie, la cosmologie, la cartographie,...
       D'un autre côté, des conflits de compétences se livrent entre disciplines notamment lors des phases de naissance et de consolidation.  Ces phases sont plus ou moins longues selon les disciplines et les pratiques  des spécialistes s'en ressentent fortement. Pour acquérir son statut, une discipline doit emprunter au début mais ne pas tarder à forger ses propres concepts, méthodes et outils et recouvrir une légitimité disciplinaire. Des recoupements sont indispensables mais une légitimité est nécessaire pour acquérir un statut propre.
       Ces emprunts deviennent futiles lorsqu'ils se trouvent injectés sans cohérence disciplinaire avec des rubriques séparées et spécialisées  transformant la discipline en une mosaïque qui porte préjudice à l'unité de la discipline à tel point que G Bertrand parle de "syndrome de la cuesta" pour exprimer la centralité et la nécessité du contour par la morphologie, voire la géologie dans tout travail géographique et que C et G Bertrand (1995) résument par le postulat fondateur : "Pas de géographie sans nature, pas de nature sans géographie". Le développement de l'écologie réconforte ce courant et trois concepts émergent : écosystème, territoire et paysage (G Rougerie, G Bertrand).

       Les liens avec les sciences sociales sont étroites comme l'anthropologie, la sociologie et l'histoire, l'ethnologie.... L'apport de l'anthropologie et de l'ethnologie a été important tant les préoccupations étaient similaires notamment lors de la colonisation. Par contre, l'emprunt à la sociologie a été réduit compte tenu du différend  Durkheim-de la Blache sur le penchant trop naturaliste des géographes, le caractère global de la géographie dépassant la sociologie (P George 1966, Sociologie et géographie, Puf). Il faut citer l'école de Chicago (Burgess, Park...)  qui a influencé les géographes  et le rapprochement récent des deux disciplines avec les travaux de Chombart de Lauwe , la géographie critique (D Harvey, M Castells...).

       Le lien étroit avec l'histoire marque l'école française[1] surtout où la géographie est un avatar de l'histoire ce qui est différent des autres pays où la discipline est plus proche des sciences de la nature ou de l'économie. Celle-ci et les mathématiques n'ont eu une influence remarquable que très récemment par le truchement des USA et de l'Allemagne et il a fallu attendre les années 1950 pour voir cette influence grandir parallèlement à l'usage des mathématiques et de la statistique.


Orientations de lectures

 - R Brunet - 1990-1992 : Géographie universelle. 10 vol. Nouveaux mondes. Gip Reclus-Hachette.
 -R Ferras - 1989 : Les géographies universelles et le monde de leur temps. Gip, Reclus, Montpellier.
 - Bailly A.S et Beguin H - 1991 - Introduction à la géographie humaine (3° édit). Masson.
 -  Priéto L. - 1975 : Pertinence et pratique. Essai de sémiologie. Minuit. Paris.
 - Abler R, Adams J. et Gould P. - 1971 : Spatial organization : the geographer's view  of the world.
Englewood Cliffs, Prentice Hall.
 - Prieto L. 1975 :  Pertinence  et pratique, essai de sémiologie. Ed de Minuit, Paris,
 - Raffestin C - 1978 : Les construits en géographie humaine : notions et concepts. in  Géopoint, pp: 55-73.
 -  Priéto L. - 1975 : Pertinence et pratique. Essai de sémiologie. Minuit. Paris.
 - Ratzel F - 1891 : Anthropogéographie. Engelhorn, Stuttgart.
1988: Géographie politique. Anthropos, Paris.
 - Pinchemel P et Robic M.C, Tissier J.L - 1984 : Deux siècles de géographie française. Choix de textes, BN, CTH, Paris. Meynier A - 1975 : Histoire de la pensée géographique en France. 1872-1869. CTHS, Paris.
 - Isnard H, Racine J.B et Reymond H - 1981 : Problématiques de la géographie. Puf. Paris.
- Claval P - 1980 : Les mythes fondateurs des sciences sociales. Puf.
 - Bailly A.S - 1989 : L'imaginaire spatial. Espaces-Temps 40-41 p 53-58. Bailly A.S  & al - 1991 : Les concepts en géographie humaine. 2 edit. p 19.
 - Bailly A. S - 1991 : La géographie humaine. Introduction. in Bailly A.S et al - 1992 Les concepts de la géographie humaines. Masson. pp 17-21.
 - Guérin J.P et André Y et al - 1989 : représenter l'espace. Anthropos
- Raffestin C et Turco A - 1991 : Epistémologie de la géographie humaine. in Bailly et al: Les concepts de la géographie humaine
 - Dauphiné A - 1991 : Espace terrestre et espace géographique. in Bailly et al: Les concepts...
-  On peut citer les travaux suivants: Beaujeu-Garnier J.- 1971: la géographie, méthodes et problèmes, Masson. Claval P.- 1973: La pensée géographique. Claval P.- 1976 : Essai sur l'évolution de la géographie humaine. Les Belles Lettres, 201 p. Claval P.- 1977 : La nouvelle géographie. PUF. Claval P., Reymond H. et Isnard  H. : Problématique de la géographie. Dollfus O. - 1970 : l'espace géographique, PUF et l'analyse géographique 1971. George  P.- 1970 : Les méthodes de la géographie, PUF. Isnard H. : L'espace géographique, coll sup. Lacoste Y. - 1976: La géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre. PCM. Meynier A.- Histoire de la pensée géographique en France, PUF, 1969. Reynaud A. - 1971: L'épistémologie de la géomorphologie, Masson. Reynaud A.- 1975 : La géographie entre le mythe et la science. Santos M. - 1971 : Le métier de géographe en pays sous-développés, Ophrys.
- Ritter C - 1817 : La Géographie dans ses rapports avec la nature et l'histoire.

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