La nouvelle géographie et le débat actuel

                                                      Seconde moitié du XX° siècle

 

 

 

 

 

            Dès la fin des années 1930, l'école classique devient de plus en plus désarmée pour traiter l'expansion urbaine, l'industrie à un moment où on devient plus exigent de la discipline. Après une décennie d'hésitations, il y a eu de grandes mutations dans la discipline  notamment aux Etats-Unis et en Suède avec le néo-positivisme puisant ses sources dans le spatialisme et la quantification qui gagna les différentes disciplines. Ce mouvement lent donna lieu à ce qu'on a appelé la nouvelle géographie, terme consacré par  Peter Gould en 1968[1].

 

            De nouvelles perspectives émergent vers les années 1950 avec l'aménagement du territoire, la géographie appliquée, le souci de quantification, la géopolitique, la remise en cause du plan tiroir jugé jusque là incontournable, l'accent mis sur "l'homme-habitant" de M Le Lannou[2], la prise en compte des forces productives et des moyens de production[3], le concept d'espace apparaît déjà chez Dardel (1952) et Gottmann (1950). Pendant plus de trois décennies, la discipline va être l'objet de véritables tensions suite au développement de nouveaux courants de pensée et vers le milieu des années 1970, on a cru que le mouvement s'est tassé. En fait, il n'en est rien et on assiste depuis à la naissance de nouveaux courants qui sont actuellement l'objet de débats très passionnés.

 

 

I - La nouvelle géographie

 

    La nouvelle géographie est un ensemble à la fois divers et multiple qui correspond aux courants de pensée développées d'abord aux Etats-Unis entre 1950 -1970 pour se généraliser par la suite à l'Europe au cours des années 1970 et au reste du monde par la suite notamment avec les années 1980. Ce n'est qu'en 1968 que P Gould forgea ce terme pour exprimer ce mouvement à la fois complexe et diversifié. Avant de voir le contenu, il y a lieu de passer par les précurseurs de cette nouvelle géographie.

 

1 - Les précurseurs de la nouvelle géographie : la modélisation

 

            La nouvelle géographie a mis du temps pour se mettre en place et a pris près de trente années pour se concrétiser: 1950-1980 sans que l'évolution soit terminée totalement bien qu'on a eu quelquefois l'impression d'achever ce renouveau[4]. Les précurseurs de cette nouvelle géographie, on les trouve au niveau des travaux des géographes allemands, mais aussi d'autres travaux, qui ont tenté de modéliser la localisation des activités comme Von Thünen, Weber, Christaller ou Lösch...

 

2 - Intéraction spatiale, généralisation et modélisation


        Au cours des années 1950, plusieurs transformations se sont opérées à certains endroits sans faire le lien si bien qu'on n'a pas cru à un renouveau. Le mouvement est venu des USA et deux articles vont être à l’origine de ce mouvement de renouvellement et de remise en question qui va durer une trentaine d’années.

D’abord l’article de F. Schaefer qui dénonça l'exceptionnalisme en géographie et des géographes, c’est à dire l'attitude scientifique de ne s’intéresser qu’au particulier et à ce qui est singulier et de ne pas se plier aux règles de la démarche scientifique[5], celle du positivisme logique du cercle de Vienne s’appuyant sur le raisonnement, la formulation des hypothèses, le test et la vérification permettant ainsi d’aboutir à des lois.

C'est aussi E Ullman (1912-1975) de l'école de Seattle[6] qui a défini la géographie comme "une science des interactions spatiales" rompant avec le rapport jusque là classique , le rapport vertical homme-milieu en ouvrant la discipline à la réflexion théorique pour en faire «une science» de l’effet de la distance. Le rapport central devient plutôt horizontal entre espaces et lieux (en tant que contenant et contenu) et non plus vertical dans un rapport écologique de détermination ou d’adaptation. Mais ces deux articles précurseurs ne vont avoir réellement d'effet que tardivement, vingt ans plus tard.         

 

3 - Le contexte scientifique : Néopositivisme, économisme, formalisation

            Les grandes transformations viennent de l'économie spatiale introduite surtout par Walter Isard[7] et véhiculée par le groupe de la  science régionale (Regional Science) qu'il crée en 1955[8]. La dimension économique et la rigueur méthodologique sont déjà présents dans l’école géographique américaine dés la fin du XIX° siècle (Cf. supra).

Parallèlement, il y a eu l'introduction de l'outil mathématique comme langage  formel  et la statistique dans les sciences sociales avec la recherche opérationnelle aux lendemains de la seconde guerre qui va connaître par ailleurs d’importants développements des méthodes d’analyse.

            Le souci de précision et de vérifier les schémas abstraits donne lieu au développement des méthodes quantitatives. La carte constituait jusque là le seul outil d'analyse laissant une grande place à la subjectivité à travers le choix des symboles et des couleurs... Le développement du graphisme nécessite la mise à l'échelle et le recours aux mesures statistiques. La géographie s'intéresse de plus en plus à des populations définies par un grand nombre de caractères ce qui fait que la carte devient insuffisante pour réduire l'information et on a eu recours à l'analyse multivariée. La mise à l'épreuve des schémas nécessite l'utilisation des tests, tandis que la recherche de lois nécessite l'inférence statistique pour remonter du particulier au général. Les schémas théoriques ne se prêtent à la vérification que s'ils sont exprimés sous une forme formalisée, mathématique.

 

            Le néopositivsme va marquer la plupart des sciences sociales : il s'agit de poser les hypothèses de travail ou de  recherche, les vérifier avec  des outils et des tests et formuler des lois qui permettent de généraliser les conclusions. Les sciences sociales adoptent ainsi la démarche hypothético-déductive et nomothétique recommandée par le positivisme logique.

 

4 - La marche vers la nouvelle géographie : la synergie scientifique et la focalité spatiale

            Ces différentes orientations fusionnent entre 1956-1960 pour donner la nouvelle géographie à Seattle avec D. Hudson, E. Ullman entourés de jeunes tournés vers la théorie économique et les méthodes quantitatives comme  W. Garrison,, R. Morrill et B.J.L Berry ce qui conduit à imposer l'analyse des effets de la distance comme voie privilégiée de la discipline en récupérant les précurseurs comme Walter Christaller (1883-1969), Lösch qui préfigure la géographie moderne: l'économie spatiale et la méthode hypothético-déductive...

 

            En Suède, Hägerstrand T. emprunte beaucoup à la sociologie et à l'économie, élabore la théorie de la diffusion (1952) et la teste avec la méthode de Monte Carlo. Il passe à Seattle (1959)[9] au même titre que les anglais Peter Haggett et R. Chorley et assurent le lien USA-Europe. Entre 1958 - 1962 se met en place la nouvelle école qui embrasse le monde anglo-saxon et atteint la Scandinavie et correspond en fait à une fusion de trois foyers d’innovation : la Suède, l’Angleterre et les USA ce qui va consolider davantage le mouvement des idées de part et d’autre de l’Atlantique.

 W. Bunge (1962) attire l'attention sur le contenu théorique du renouveau tandis que I. Burton (1963) sur les méthodes quantitatives[10] et c'est Peter Gould qui consacre le terme de «nouvelle géographie» en 1968 (New Geography): "The new geography, where the movement is ?" tandis que D Harvey se présente comme l'épistémologue[11] de ce nouveau courant en le plaçant dans le cadre du positivisme logique comme une révolution scientifique que décrit Thomas Kuhn (La structure des révolutions scientifiques. Flammarion 1972).

Le mouvement amorcé en USA entre 1958-1962 se consolida et gagna l'Europe avec la fin des années 1960 et le début des années 1970, l'URSS, la Pologne, l'Amérique Latine et le Japon. La nouvelle géographie a été popularisée par R Chorley et P Haggett en Angleterre, P Claval en France et Dietrich Bartels en Allemagne[12]

 
 

5 - Les nouveaux courants

 

    La nouvelle géographie va rompre avec le courant dominant de la géographie classique qui mettait au centre le rapport homme-milieu : le rapport vertical à deux phases et le paysage. Ce courant a dominé la pensée géographie tout au long du XIX et de la première moitié du XX siècle. Les concepts de lieu, ensuite de milieu se trouvent au centre de la problématique géographique avec le déterminisme puis du possibilisme:

    - Le courant déterministe : la nature

    - Le courant possibiliste : le genre de vie et l’histoire

 Au cours de cette étape on a vu l'émergence des écoles géographiques nationales (Cf. supra.) avec le concept de paysage qui se trouve au centre des préoccupations de la discipline.

 

a - Le courant spatialiste: l'espace-support, la distance, l'interaction, la modélisation, le fonctionnalisme, l'économie, la localisation

           

            L’espace devient un support aux activités économiques, il a un statut neutre et s'exprime à travers la distance. La distance comme mesure, l’inétraction comme objet, la localisation comme forme et la modélisation comme approche, voilà la route se trouve tracée devant ceux qui rejetaient le déterminisme et l'effet du milieu. La dimension économique se trouve privilégiée au sein d'une puissance économique montante au lendemain de la seconde guerre mondiale et c'est autour de W isard et de la Regional Science que va se développer cette école donnant lieu au fonctionnalisme et à la dimension opérationnelle sous la forme de la recherche de la meilleure localisation des activités humaines et à la modélisation.

        C'est ainsi qu'on va s"intéresser aux anciens modèles de localisation et d'interaction de Von Thünen, Weber, Christaller ou Lösch avant d'élaborer de nouveaux modèles durant toute la décennie des années 1960 et au début des années 1970.

        Dans ce contexte, le rapprochement avec l'économie et en particulier l'économie spatiale est évident d'où les problèmes d'optimalité des localisations, la modélisation de la localisation de la population et des activités et la sensibilité au coût.

 

b - Le courant critique ou radical : la socio-politique au centre, l’espace comme produit social, la sociologie, le matérialisme dialectique, les acteurs   

 

            La décision n'est pas toujours le résultat d'un choix individuel indépendant, elle obéit  à des normes du groupe social, il y a ainsi un conditionnement. La théorie des statuts et des rôles en sociologie est importante[13] reprenant le modèle du conditionnement conduisant à la fois à l'harmonisation et au conflit. Les décisions géographiques se prennent  dans un monde subjectif, la théorie devient probabiliste[14] et les décisions ne sont pas toutes individuelles. Les comportements et les champs d'action deviennent le centre d'intérêt de la géographie.

            Parallèlement, on commence à critiquer les orientations politiques des années 1960, les analyses privilégient le statu quo, l'ordre établi et le consolident et on commence à s'interroger sur les inégalités et les ségrégations socio-spatiales une fois l'euphorie du développement des années 1960 est passée[15] à un moment où l'aménagement commence à concerner l'ensemble de la population. Comme rapport social, l'organisation spatiale doit être critiquée et remise en question et non simplement expliquée, d'où la centralité de la question qui et pourquoi?. Quels sont les intérêts qui ont régi une telle organisation et porquoi d'autres formes d'organisations n'ont pas pu s'imposer à un moment donné?

 

            La critique radicale provient des libéraux et se trouve récupérée par les marxistes qui mettent en cause le paradigme notamment au niveau urbain et en matière de développement sans que l'espace soit totalement intégré[16]. La revue Antipode, forge le concept de géographie radicale, la géographie apparaît comme la science de l'inégalité spatiale[17] tandis que des revues comme Hérodote et Espaces/temps prennent la relève. L'espace n'est pas un simple support neutre qui sert à localiser mais il est avant tout un produit social qui reproduit et pérennise les rapports sociaux, véhicule et charrie le pouvoir et l'idéologique. Cet espace ne peut être compris qu'en étudiant la société qui l'organise à son image pour assurer sa propre reproduction. L'espace n'existe pas ainsi en dehors de la société et il est politisé dès le moment qu'il devient accessible. Le rapprochement de la sociologie et des sciences politiques s'impose.

 

c - Le courant comportementaliste : l’individu,  le sujet comme élément de base, le comportement, la décision, la psychologie


            Le développement du béhaviorisme au début des années 1970 va ouvrir une brèche en mettant en avant la pertinence du comportement et des représentations, en mettant en cause les hypothèses simplificatrices de l'économie (valeur marchande, rationalité...) ou en s'insurgeant contre la multiplicité des voies (perceptions...). La géographie fait appel aux modèles sociaux (prestige, pouvoir, statut,...) empruntés à la sociologie pour analyser l'effet de la distance sur la communication ce qui éloigne du positivisme logique (liens affectifs, habitude...) ce qui nous éloigne de nouveau du positivisme logique
[18]. On est amené à s'interroger sur le sens donné aux faits ce qui donne lieu aux courants phénoménologiques, idéalistes ou humanistes[19] qui se développent dès 1972 pour expliquer la spécificité de certains lieux et on redécouvre certaines dimensions comme la géographie culturelle...

        Ce courant part du postulant suivant: la société étant un ensemble d'individus, pour la comprendre, encore faut-il commencer par l'individu qui doit se trouver au centre des préoccupations. Le rapprochement de la psychologie ne se fait pas attendre. En effet, l'espace se résume à des localisations (forme) et des interactions (mouvement) qui sont régies par des prises de positions, lesquelles se trouvent au bout de tout un processus psychosocial fort complexe qui va de l'image mentale que l'individu se forge, jusqu'au comportement en passant par la décision. Cette image mentale est le fruit de plusieurs facteurs comme le milieu, la formation, la profession, l'âge, le genre, l'information reçue, l'idéologie... Les images individuelles donnent lieu à une image collective qui n'est en fait que la vision dominante en terme de fréquence, c'est ainsi qu'on parle de l'image du tunisien, du jeune, de la femme, des citadins... Tout se joue ainsi au niveau de l'individu et du sujet, en termes de subjectivité.

 

        Vers le milieu des années 1970, on a cru que ce mouvement va se tasser du moins dans les foyers les plus avancés et que ces courants vont simplement se diffuser et se généraliser au reste du monde et que la géographie allait retrouver son unité(!) et l'accalmie. Il n'en est rien puis que à peine ces courants commencent à être connus en d'autres lieux que de nouveaux courants de pensée ont vu le jour et sollicitent de nos jours les uns et les autres.

 

6 - Les orientations actuelles

 

            Vers le milieu des années 1970, on a l’impression que le mouvement qui a traversé la discipline est terminé. Loin de là, ce débat très avancé dans les pays anglo-saxons, va être au centre des travaux en Europe et commence à être posé dans la plupart des pays pour qui le processus ne fait que commencer. La géographie se trouve traversée par divers courants sans que le mouvement soit totalement achevé et terminé[23].

 

- Le débat reste entier

            Comment localiser les phénomènes d'une façon optimale, c'est ce qui a donné lieu aux modèles de Von Thünen, M Weber et W. Christaller ou Lösch...?. Pourquoi les choses se distribuent-elles de telle manière plutôt que d'une autre .ý?.. Comment mesurer les relations spatiales...

            La nouvelle géographie a pour ambition de définir le rôle de l'espace et non  seulement le décrire, mettre à jour les principes d'organisation de l'espace, étudier et manipuler l'espace, rechercher les lois générales qui fondent l'espace.

            Le renouveau a été le fait de géographes mais aussi d'économistes et secondairement de sociologues. C'est Walter Christaller qui a tenté dés 1933 à expliquer la distribution des villes, de leur fonction et de leur taille par l'élaboration d'une théorie des places centrales qui montre que l'ordre spatial existe en dehors du rapport classique de l'homme-milieu. Les faits socio-économiques jouent un rôle essentiel. Christaller s'inscrit dans la lignée des économistes allemands de Von Thünen à Lösch en passant par Weber et annonçait un renversement de tendance. C'est en Suède, aux USA et en Angleterre que les nouvelles idées ont  germé et ont eu des échos contrairement en Europe continentale ou latine où on voit toujours de mauvais oeil ce nouveau courant d'autant plus qu'il provenait des USA !.

 

- Faut-il éliminer la géographie de l’école ?

            C'est dans les pays où la géographie ne figure pas à l'école que les recherches appliquées de géographie se sont développées comme en USA. C'est là aussi là que des sociétés de géographie se sont crées depuis de longue date finançant ainsi la recherche et donnant à la géographie une orientation pratique, appliquée et opérationnelle. Ce courant va s'enrichir dans plusieurs directions :

            - La modélisation que ce soit des modèles empruntés à l'économie, la sociologie ou la psychologie ou des modèles construits et élaborés par des géographes eux-mêmes.

            - La diversification méthodologique

            - La quantification et l'utilisation de l'outil statistique

- La vérification,le teste et l’opérationnalité du savoir

 

- La nouvelle géographie : un nouveau monde, un besoin social, un savoir revisité          

            La nouvelle géographie s'est développée à une période socialement et intellectuellement mouvementée ce qui est normal d'ailleurs  pour qu'une véritable remise en question s'opère. Cette agitation sociale tant à l'Occident qu'en pays du Tiers-Monde a été féconde au niveau intellectuel donnant lieu à divers développements des recherches géographiques: néo-positivisme logique, structuralisme, phénomènologisme, marxisme....

 

            La coupure épistémologique a été faite et a affecté la géographie en lui donnant un statut plus théorique et opérationnel, un fondement plus scientifique. Elle a permis de rajeunir la discipline et de s'attaquer à des questions qui étaient jusque là taboues. La nouvelle géographie ne rompt pas avec la géographie classique, elle recentre la problématique et permet d'expliciter l'ordre spatial, d'expliquer l'ordre traditionnel mais aussi celui de la société actuelle. Cependant elle ne résout pas tous les problèmes, et le mouvement qui a commencé il y 50 ans n'est pas encore achevé même si le rythme s'est un peu ralenti au centre en s'accélérant en périphérie.

 

- Un renversement de la démarche : recentrage, théorisation, socialisation

            On assiste ainsi à un véritable renversement de la démarche passant de l'explicitation de la genèse historique à l'explication logique des choses, de l'histoire naturelle de la différenciation régionale de l'écorce terrestre à la reconstitution logico-fonctionnelle de l'explication du passé à la prévision du futur et à la prise de décision.

            D'un déterminisme naturel à un recentrage de l'homme et de la société, d'un espace support à un espace objet dont l'effet sur l'homme est déterminante, d'un savoir empirique à un savoir scientifique, d'une accumulation de connaissances à un système d'interprétation plus large, plus cohérent et plus solide.

            La nouvelle géographie s'intéresse au rôle de l'espace sur l'individu et le groupe, à l'ordre spatial. Les fondements théoriques sont l'homme, la société et l'espace. La configuration spatiale traduit le rapport des forces sociales en présence qui dépendent des techniques de l'espace disponibles : la maîtrise des pyramides écologiques, la transformation de la matière, la communication, la connaissance et le contrôle de l'espace...

            Se prenant comme une science naturelle, la géographie était incapable de rendre compte du social en recourant aux modèles écologiques, la différenciation régionale a commandé l'utilisation de modèles économiques des années 1960 tandis que la complexité sociale croissante a conduit à utiliser les modèles socio-politiques des années 1970. La multiplicité des valeurs et la diversité des trajectoires explique le recours de plus en plus fréquent de nos jours aux modèles de l'homme avec les rapports à la société et à la nature à la fois ce qui ouvre la voie à de nouvelles perspectives et de nouveaux champs d'investigation (sémiologie, littérature,...).

           

            La démarche théorique devient centrale et constitue la phase la plus féconde à la place de l'accumulation des données et l'inventaire, le soucis d'explication remplace celui de l'accumulation et le fonctionnement logique remplace la reconstitution historique selon le modèle hypothético-déductif. William Morris Davis a été le premier à marquer la géomorphologie à franchir ce pas sans donner la place qui se doit aux tests de vérification qui expliquent la limite du schéma davisien.

            Elle est nomothétique privilégiant le général et le commun sur le particulier et le spécifique. La démarche s'appuie sur l'expérience (le test) et la mesure d'où le besoin d'un référentiel donnant lieu à la simulation et à la modélisation. A la démarche inductive s'oppose la démarche déductive, hypothético-déductive.

            Le test débouche sur la modélisation de différentes catégories (théorique, analogique, graphique, réduit, positif..). Cette démarche conduit à déceler des relations entre les phénomènes et les éléments... Elle permet de déceler l'écart entre le théorique référentiel et la réalité et de là l'action à entreprendre.

            La méthode repose sur la réflexion conceptuelle et l'analyse de données qui s'enrichit par l'apport de la statistique, la quantification, la remise en cause de la géométrie classique et l'analyse multivariée, la cartographie automatique... Le renouvellement de la discipline est inséparable de l'inquiétude méthodologique.

 

- Une diffusion lente mais sûre : la diffusion du foyer américain

            La nouvelle géographie a été anglo-saxonne et n'a été reprise que très tardivement dans le monde latin et en France avec L'Espace géographique (1972),  la nouvelle géographie de P Claval en 1977, le groupe Géopoint d'Avignon (1976), l'Espace géographique de O. Dollfus, les éléments de géographie humaine ou économique de P Claval avant le développement des ouvrages de géographie culturelle, humaniste ou géopolitique... La géographie, de description de la surface de la terre, elle devient "science des interactions spatiales..." ou l'étude des rapports entre une société et les espaces qu'elle produit (R Ferras 1994). Le concept d'espace devient central dans le débat alors qu'il n'existe pas comme entrée dans le dictionnaire de P George (1970) ?.

La nouvelle géographie entre en France à travers l'économie spatiale (F Perroux, Ponsard, Science régionale) et a pour tâche l'analyse de l'organisation spatiale, expliquer et modéliser .

            C'est avec retard que la nouvelle géographie pénètre en France compte tenu des réticences et la domination de l'école régionale et classique. C'est surtout au Canada, en Suisse et en Belgique que la Géographie francophone fut d'abord  fécondée avec les apports de géographes comme R Brunet, Claval P, O Dollfus, F Durand-Dastes et Marchand B  ou  des géographes comme J.B Racine, Reymond H, , Bailly A.S qui ont travaillé au Canada et ont pu marier la géographie francophone avec l’école anglosaxonnes...

            Modélisation, position  critique  se mêlent avec des revues  Espaces Sociétés (1970)  et Hérodote (1976) et  sont le pendant d'Antipode américaine. Plus récemment  Espaces, Populations, Sociétés (1983) et Espace/Temps s'occupent des aspects sociaux et démographiques des pratiques humaines. Parallèlement, la géographie humaniste et culturelle se développe avec A Frémont[24] et le groupe de Caen[25] et A.S Bailly (1977) .

            On assiste à l'ouverture de l'ancienne géographie régionale, des analyses géographiques (Bailly, A Reynaud avec l'épistémologie de la géomorphologie 1971...) ou des traductions (Isard W, Haggett)...  Dans l'enseignement, en plus de la coupure humain-physique, la filière aménagement et développement se renforce.

 

            A partir du milieu des années 1970, la géographie se place de plus en plus comme science au devant de la scène.

 

 

II - La géographie actuelle : de nouvelles préoccupations

 

            Depuis le milieu des années 1970, on assiste à un approfondissement de la nouvelle géographie avec la multiplication de courants de pensée: géographie critique, géographie des représentations, géopolitique, géographie théorique, géographie culturelle, géographie humaniste On parle même de géographie post-moderne qui répond à des soucis de pertinence méthodologique et socio-politique beaucoup plus que d'un éclatement qui n'est qu'apparent .

 

            Le rôle moteur est détenu par la géographie anglo-américaine avec la multiplication de nombreux ouvrages qui s'inspirent de la vision critique du développement des sociétés avec des analyses de classe, de sexes, de culture (Peet et Thrift 1990), la post modernité (Giddens et Harvey), la critique des systèmes socio-économiques (Scott 1988) et l'analyse des phénomènes contemporains (P Gould)[26]...

            L'analyse des multinationales supplante celle des localisations tandis que une géographie du genre se développe, la marginalité et l'exclusion, la concentration et la domination deviennent des concepts centraux de la réflexion géographique de plus en plus engagée...

 

            La nouvelle géographie devient présente dans les universités (avec ses deux volets méthodologique et critique) tout en se diversifiant. L'Encyclopédie de géographie de 1995 (A Bailly, R Ferras et D Pumain) dresse un panorama des courants actuels de recherche. La modélisation et la conceptualisation sont de rigueur. Au milieu des années 1980, la Maison de Géographie de Montpellier avec Gip Reclus devient un pôle de diffusion et de sensibilisation, publie la Géographie Universelle dirigée par R Brunet. Des revues comme Mappmonde, Espaces et Cultures (1994) ouvrent de nouvelles perspectives, parallèlement les collections "Géographiques" se développent chez les éditeurs (Colin, Masson, Anthropos, Belin, Nathan, Documentation Française, Hachette, Breal, Economica, Anthropos....). Un festival international de Géographie est fondé en 1990 à Saint-Dié des Vosges dont les revues Sciences Humaines, Science et Vie font écho: un signe de reconnaissance ?.

La prise en compte du social et du politique avec les acteurs, la gouvernance urbaine ou mondiale, du local face à la mondialisation croissante et la chute des murs classiques mais aussi l’approfondissement méthodologique et la recherche de méthodes d’analyse géographiques, l’approfondissement théorique sur l’espace et la géographie; la reconsidération de dimensions longtemps évacuées comme la culture

 

Cette évolution de la discipline ne veut pas dire que les choses sont claires ou terminées, ou bien que les paradigmes centraux de la géographie du début du XX° siècle ont totalement laissé la place aux nouveaux courants. Les différents paradigmes se sont mis en place progressivement dans le temps, persistent, perdurent dans le temps et coexistent dans le même espace posant souvent le problème du fondement et de la nature de la discipline. On peut distinguer au moins huit courants récents en plus des anciens qui sillonnent la discipline:

 

1 - Le courant humaniste et réaliste

            La tendance humaniste s'attache à la vie réelle, à la subjectivité des acteurs. Yi-Fu Tuan[20] lance le premier en 1976 le courant humaniste (P Claval - 1984: Géographie humaine et économique contemporaine. Puf) pour désigner cette approche phénoménologique. Comment l'homme vit-il l'espace dans le quotidien ?. Les travaux de G Bachelard  (la poétique de l'espace 1957, Puf), de Moles A et Rohmer E en 1972 (Psychologie de l'espace, Gasterman,), un groupe humaniste émerge: Butime et D Seamon (eds) - 1980 : The human experience of space and place. Londres, Croom Helm.  Relph a travaillé sur le déracinement 1976: Place and placelessnes, Pion; ou la peur et l'attachement à l'espace (Yi-Fu Tuan 1974 et 1979). A Bailly a fait une synthèse récente.

 

            La géographie réaliste se développe face à l'éclatement de la discipline en proposant une vision plus synthétique s'appuyant sur les travaux épistémologique de R Bashker en 1975 (A realist theory of science. Nrighton, Harvester) et des historiens comme F Braudel et I Wallerstein[21] pour proposer une interprétation systémique du monde actuel. Dans cette optique, le local ne se sépare pas du planétaire comme l'économique du politique ou l'actuel de l'histoire... proposant des modèles du monde. On cite Peter Taylor et sa revue political Geography ainsi que l'ouvrage collectif World in crisis, A Reynaud et la revue Espace-Temps[22].

 

2 - Le courant méthodologique

            Enfin, un renouveau méthodologique apparaît avec la géographie chorèmatique de R Brunet dans la géographie universelle (Mondes nouveaux, dir R Brunet et O Dollfuss. Hachette Reclus, ) et la revue Mappmonde. Les chorèmes, figures élémentaires dont la combinaison rend compte de l'organisation spatiale dénouant la contradiction entre le général et le particulier. On commence à s'intéresse aussi à des méthodes plus appropriées à la géographie et à l'espace comme la statistique spatiale, la géostatistique...

 

3 - Le courant culturel

    La dimension culturelle a été jusque là absente et va avoir une place de plus en plus importance notamment avec la montée de la mondialisation et la diffusion généralisée des modes de consommation. La culture devient le terrain de réponse et de réaction des communautés vis à vis de l'agressivité du monde économico-matériel. Des travaux sur le vin, le fromage, le bien être... ont vu le jour, une revue Géographie et culture a vu le jour (P Claval)

 

4 - Le courant phénomènologique

    Il s'intéresse à l'apparition, la diffusion de nombreux phénomènes sociaux et on s'intéresse ainsi par exemple à certains courants de pensées, modes vestimentaires, les pratiques spatiales afférentes...

 

5 - Le courant écologiste

    La prise de conscience des limites écologiques des problèmes de croissance et de développement vont donner lieu dès les années 1980 à des notions clefs comme l'écologie, le développement durable, le développement solidaire où l'environnement se trouve toujours intégré dans la problématique géographique. ce courant est très développé chez les géographes physiciens pour cacher probablement la carence humaniste. des travaux sur les risques, les écosystèmes, les géosystèmes, les catastrophes, l'environnement si situent dans ce contexte.

 

6 - Le courant structuraliste

        Derrière le désordre apparent, il y a toujours des structures relativement fixes et immuables qu'il s'agit d'essayer de découvrir et d'analyser. L'élément n'a pas d'intérêt en soi et la réalité se trouve fortement structurée. Il suffit de s'atteler pour les découvrir.

 

7 - Le courant modélisateur

    La modélisation est un outil très efficace tant sur le plan pédagogique qu'opérationnel de nature à permettre à synthétiser la réalité et en saisir les mécanismes à la fois complexes et multiples.

 

8 - Le courant systémique

        La réalité est par essence un système qui fonctionne comme tel et on ne peut la comprendre qu'en adoptant l'approche systémique où tout est lié sous la forme de système ouvert régi par des lois données qu'il convient de connaître, découvrir, analyser.

 

 

        On voit très bien que le débat est loin d'être clos et que ces courants coexistent parfois ensemble si bien qu'on se trouve perplexe dans le choix de la problématique à suivre. La question est encore plus complexe dans les foyers en retard qui arrivent à connaître toutes les courants en même temps ce qui donne l'idée d'un éclatement discipline. Argument utilisé par certains pour attaquer la géographie.

        Au contraire, cette diversité montre en fait la complexité de la réalité et la problématique adoptée n'est en fait qu'un filtre choisi qui nous permet certains aspects de cette même réalité. Cette diversité méthodologique s'avère probablement la seule arme contre le déterminisme et l'idéologique. En effet, on tombe dans le déterminisme dès le moment qu'on se réfère à un seul facteur, on utilise un seul référentiel que ce soit la nature, l'histoire, le politique, le subjectif, l'économie ou la culture...

 

 

Orientations de lecture

 

Bailly A.S et Ferras - 1997 : Eléments d'épistémologie de la géographie. A Colin, Paris.

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Bailly A, Ferras R , Pumain D (dir) - 1995 : Encyclopédie . Economica.

Beaujeu-Garnier J - 1971 : La géographie, méthodes et perspectives. Masson.

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[7] - Isard W. - 1956 : Location and space economy. MIT Press, Cambridge.

[8] - Les travaux sont diffusés par les Papers and Proceedings of the Regional Science Association (PPRSA), les Annals of Regional Science (ARS), la Revue d'Economie Régionale et Urbaine (RERU)  créée plus récemment en France.

[9] - H

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[12] - D Bartels - 1968: Zür wissenschaftstheoretschen Grundlegung einer Geographie des menschen. Wiesbaden, Steiner.

[13] - R. Linton - 1968 : De l'homme. Edition Minuit.

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[15] - Harvey D. - 1972 : Social justice and the city. Arnold, Londres.

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[20] - Yi-Fu Tuan  - 1979 : Landscapes of fear. Minneapolis Press. 1974 : Topophilia. Englewood Cliffs, P Hall.

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[22] - A Reynaud - 1981 : Société, espace et justice. Puf.

Durand M.F, Lévy J et Retaillé R - 1992 : Le monde: espaces et systèmes. Dalloz.

Johnston R. J , Taylor (dir) - 1986: A world in crisis. Oxford , Blackwell. 2 édit 1989.

[23] - Haggett P - 1983 : Geography, a modern synthesis. N Y , Harper & Row (1° edit 1963). Scheibling J - 1994 : Qu'est ce qu'est la géographie?. Hachette. P Claval - 1984 : Géographie humaine et économique contemporaine. Brunet R et Ferras R - 1992 : Les mots de la géographie. Doc Fr. R Brunet (dir) - 1990 : Geo universelle 1o vol.. Debie F - 1995 : Geographie économique et humaine; Puf, coll C1.

[24] - A Frémont - 1976 : La région, espace vécu.

[25] - Chevalier C, Frémont A, Hérin R et Renard J - 1984 : Géographie sociale.

[26]  - Peet R et Thrift N - 1990 : New models in Geography.

Giddens A - 1984 : The constitution of society: outline of the theory of structuration

Harvey D - 1989 : The condition of post modernity

Scott A - 1988 : Metropolis: from the division of labor to urban form.

 

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