Introduction
« On fait de la science avec des faits, comme on fait une maison avec des pierres ; mais une acuumulation de faits n’est pas plus une science qu’un tas de pierres n’est une maison » Poincarré.
L"espace est « l"ensemble des occurences observables, tout ce qui es observable, rien qui ne le soit ? ; ». C’est l’ordre des phénomènes simultanés » Leibnitz, c’est la présence simultanée.
L'épistémologie est cette réflexion sur la constitution d'une science, elle est ce statut scientifique, le référentiel capable d'indiquer si le travail répond aux canons d'une certaine légitimité scientifique reconnue. Ce référentiel est loin de constituer une norme claire et bien définie, il y a toujours des zones d'ombre controversés.
L'épistémologie s'aborde en son sens étymologique comme théorie de la science, comme dynamique d'une pensée et d'un discours scientifiques. Elle vise au moins trois objectifs:
1 - Un objectif de connaissance de la pensée dominante et la recherche de la (ou des) problématique(s) majeure(s).
2 - Un objectif méthodologique pour faire saisir les modalités d'acquisition et d'organisation des connaissances utilisées.
3 - Un objectif de mise en lumière des démarches privilégiées pour l'organisation de la pensée scientifique allant de la collecte des données aux procédures de contrôle des résultats.
L’épistémologie est « l’étude des principes, hypothèses, règles, pratiques et résultats de la science, en d’autres termesl’étude scientifique d’une science, ce qui est parfois traduit à tort par philosophie des sciences ». R Brunet. Les mots de la géographie.
Etymologiquemnt on a épi-sta , ce qui se met au dessus.
L'épistémologie a acquis son statut scientifique dans la lignée de la philosophie des sciences mais rares sont les traités d'épistémologie systématique[1]. T Kuhn introduit le concept de paradigme scientifique dans sa Structure des révolutions scientifiques (1962) pour rendre intelligible la diversité des écoles. Il s'agit de "l'ensemble de croyances, valeurs communes et des techniques propres à un groupe donné permettant d'apporter des solutions à des problèmes scientifiques restés en suspens". L'épistémologie permet de reconnaître écoles, théories, modèles et de montrer à quelle science une école emprunte, à qui elle prête...
La géographie a donné rarement l'occasion aux développements épistémologiques à tel point que certains considèrent ces digressions "de la philosophie pure » qui n'a rien avec la géographie, plus appelée à s'accrocher à la réalité concrète et à tout ce qui matériel et empirique et au pire des cas "ce n'est pas de la géographie" ?.
Peu de travaux, notamment géographiques, se sont intéressés à l’épistémologie et la géographie a peu intéressé les philosophes et les logiciensen tant que pratique scientifique, c’est probablement sa jeunesse relative qui exlplique cette carence mais pas seulement ?.
Si la dimension épistémologique a été débattue un peu tôt dans le monde anglo-saxon, il a fallu attendre les années 1980 dans la géographie de langue française pour voir apparaître les premiers ouvrages à caractère épistémologique. On peut citer Les concepts de la géographie humaine (1984), de A.S Bailly et al, Les Composantes et concepts de la géographie physique de M Derruau en 1996, enfin les Eléments d'épistémologie en géographie de A Bailly et R Ferras en 1997 publiés chez le même éditeur (A Colin).
Il faut signaler le premier numéro de la Revue l'Espace Géographie de 1972 qui dans son éditorial dénonçait les carences du questionnement épistémologique en géographie. L'éditorial de l'Espace Géographique de 1996 (1) affirmait, dans son éditorial, être "attentif à la nouveauté des approches et des méthodes, à la réflexion théorique, à la confrontation des idées et des résultats..."[2].
Entre temps et à mi-chemin les deux articles de J B Racine et A.S Bailly intitulés ironiquement "Les géographes ont-ils jamais trouvé le Nord? Questions à la géographie. (1978, 1) et "La géographie et l'espace géographique: à la recherche d'une épistémologie de la géographie" (1979,4) marquant ainsi la fin d'une période dans la réflexion épistémologique francophone.
Depuis, la réflexion épistémologique a trouvé pleinement sa place avec de nombreuses publications dont en particulier " Les Problématiques de la géographie" de H Isnard, J B racine et H Reymond en 1981 qui a développé les différents registres de la réflexion en géographie. Le débat se trouvait ouvert aussi par une série de rencontres du Groupe Dupont, des revues comme Hérodote, Espace-Temps...
Ces débats montrent que la géographie n'a jamais été aussi vivante dans la mesure où la dynamique ne peut naître que de la crise qui est nécessaire pour pouvoir avancer.
L'épistémologie est ce discours (logos) sur la science (épistémé) et la production du savoir géographique. Elle touche aux méthodes, aux concepts, aux théories, aux emprunts de la discipline et à sa place dans la sphère des sciences. Elle concerne l'objet de la géographie comme un corps de savoir spécifique dans le corpus scientifique et à travers son évolution globale et le contexte y afférent, le domaine de la géographie avec ses marges, ses limites, ses emprunts et ses échanges.
L'épistémologie s'intéresse au "statut scientifique d'un corps d'énoncés"[3], elle porte sur "les procédures rationnelles à travers lesquelles s'organise une théorie et les modes de son contrôle sur l'expérience". C'est un référentiel capable de voir si le travail répond à une quelconque légitimité scientifique reconnue la distanciant de l'expérience ordinaire et commune. Comme le soulignent C Raffestin et A Turco, il n'est pas demandé à l'épistémologie d'être normative bien au contraire des points controversés subsistent à côté des points d'ancrage sûres[4].
Selon C Raffestin et A Turco, le chercheur est confronté à quatre éléments épistémologiques de base: la métaphysique, la problématique, la théorie et l'empirie.
- la métaphysique désigne cette connaissance innée et subjective, idéologique ou religieuse, imaginaires et superstitieuses , éthiques ou affectives qui forment et orientent le comportement et les attitudes. Elle constitue un premier jalon qui donne lieu au processus de connaissance scientifique. Les grandes questions scientifiques ont eu souvent une origine mythique.
- la problématique permet de rendre intelligible une partie de la réalité questionnée. C'est un choix fondé métaphysiquement (subjectivement). Le chercheur accepte, suit ou se pose souvent une problématique qu'elle soit implicite (le plus souvent ) ou explicite. Ainsi, chaque hypothèse se trouve déjà orientée par une qui se trouve exprimée par et à travers le langage utilisé.
- La théorie est une réponse au comment et au pourquoi de la question posée par la problématique à propos d'un phénomène donné. C'est un ensemble argumenté d'énoncés capables d'expliquer déductivement un donné de l'expérience et de l'observation à travers un chaînon d'implications produites à partir de propositions et d'axiomes[5]. Le contenu informatif et les conditions d'incompatibilité caractérisent une théorie donnée.
- Le rapport d'une théorie au réel et sa confrontation aux faits fondent sa validité et une théorie est considérée valable jusqu'à ce qu'elle ne soit pas contredite en totalité ou dans l'une de ses propositions. Le fondement de la théorie est sa falsifiabilité. La méthodologie permet de confronter en quelque sorte la théorie qui est plutôt conceptuelle à l'empirie qui relève des faits. Elle permet de saisir les limites entre l'empirie et la théorie.
L'épistémologie nécessite un certain recul par rapport à la vieille question des rapports entre l'Homme et la Terre. La géographie passe d'une tradition finaliste où la terre est "une demeure de l'homme" à une optique transformatrice où la terre est ce territoire de l'homme maître de la Nature avec des concepts comme l'interaction spatiale, l'environnement dégradable et durable, les stratégies sociales de l'espace mettant ainsi à bout l'irrationalisme....
L'épistémologie doit être un moyen de se préserver contre un esprit critique hyperbolique et un dogmatisme confinant au conservatisme (Raffestin C et Turco A, 1991), elle permet de préserver la liberté de la science de P Fayerabend[6].
En dépit de ces progrès de la réflexion, les grandes questions ont été souvent les mêmes et se ramènent à un nombre très limité de questions même si les formes ont changé. il s'agit essentiellement de trois questions aussi vieilles que la géographie elle-même :
- l'objet de la géographie
- le choix des méthodes et des démarches
- le lien entre géographie humaine et géographie physique...
Certaines questions peuvent apparaître triviales mais il est très important de définir ce dont on parle si on veut faciliter la compréhension des choses. On ne comprendrait guère le désarmement total de géographes, aussi spécialistes soient-ils, lorsqu'on leur demande de définir leur discipline?. Il est vrai que ce problème n'est guère le propre de la géographie mais il concerne toutes les disciplines à des degrés variables.
On peut dire qu'il y a même des géographies et des géographies qui ont et diffusent des images différentes de la discipline parfois contradictoires au niveau de l'école, du lycée, de l'université, des revues régionales, nationales, internationales, spécialisées ou générales...
De nombreuses questions se posent nécessitent du recul comme l'évolution globale de la discipline privilégiant à chaque étape une idée-force comme le rapport homme-milieu, (naturalisme, environnementalisme, possibilisme...), le rapport société-espace, l'instrumentation (méthodes, quantification...). L'ouvrage essaie de traiter les différentes questions centrales au sein de la discipline comme la quantification et la qualification, les limites et les frontières, les rapports à la science et à l'idéologie, la question de l'échelle, la modélisation...
La réflexion épistémologique est de nature à poser les véritables problèmes, d'en éclairer les différentes faces et de relever les contradictions, les impasses ou les erreurs souvent commis au nom de préjugés ou d'idées parfois erronnées...
Il est très difficile d'isoler la méthode de l'épistémé dans la mesure où si l'un est un présupposé théorique, une philosophie générale permettant de re-situer les faits et les idées, la seconde est ce cheminement pratique dont la finalité est de répondre aux interrogations du premier et prouver sa pertinence. A chaque épistémé correspond une approche, une démarche méthodologique.
Les outils d'analyse se sont tellement diversifiés parallèlement aux bifurcations disciplinaires de la géographie, chacune des sous-disciplines dispose de ses propres méthodes dans la mesure où le problème, la nature des faits , les échelles, la configuration et la nature des espaces sont différents d'un champs à un autre. La géographie des transports dispose d'un arsenal très complexe de concepts et de méthodes spécifiques qui n'ont rien à envier à ceux de la géographie urbaine ou industrielle pour ne pas citer toutes les sous-branches de la discipline. Ces méthodes se sont complexifiées parallèlement aux progrès des techniques d'analyse que ce soit en géographie ou dans les autres sciences annexes, connexes, dérivées ou parentes. Cette complexité croissante est allée de pair aussi avec la richesse de l'information reçue ou traitée mais il n'est pas de notre propos de traiter ces différentes questions spécialisées. La question des approches à utiliser est indissociable de la position épistémologique.
Plan et contenu du cours
On examinera ainsi la naissance et l'évolution de la géographie comme discipline autonome avec la fin du XIXe siècle la première moitié du XX siècle avant d’en traiter le fondement et la nature.
On étudiera ensuite l'articulation entre la géographie générale considérée comme un système cohérent de lois qui transcendent l'organisation de l'espace et la ou les géographies régionales considérées souvent et toujours pour certains courants comme le couronnement de la discipline ou un simple champ d'analyse, d'argumentation et de test pour d'autres courants.
L’évolution de la discipline a été marquée dans deux directions : le déterminisme à connotation écologique de la fin du XIX et du début du XXe siècle se trouve relayé de nos jours par la dérive environnementale et l'éco-développement. Sur un autre plan, l'espace objet d'analyse et d'étude, appréhendé au début comme absolu se relativise et se trouve connsidéré de plus en plus un espace relatif, un espace-produit ou un espace-perçu et vécu sous l'influence du courant radicaliste, comportementaliste, humaniste ou réaliste de ces dernières décennies donnant lieu à une véritable problématique de l'espace.
La géographie se trouve aussi traversée par diverses problématiques et différentes démarches comme les autres sciences sociales qu'il convient de passer en revue brièvement comme le structuralise, la modélisation, l'approche systémique, …
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Revues indiquées
L'Espace Géographique
Géopoint.
Espace/Temps
Espaces et Sociétés
Hérodote
Cybergeo
[1] - On peut citer le Discours de la méthode de René Descartes 1637, l'Essai sur la philosophie des sciences d'Ampère 1860... L'Organum de l'Encyclopaedia Universalis en constitue une exception avec des auteurs comme Leibnitz, Locke, Kant, Hegel et Singer tout comme la Logique et connaissance scientifique de Piaget 1969...
[2] - Le numéro 1996, 1 marque le vingtième anniversaire de l'Espace avec un dossier introductif " Débat : les approches de la géographie?.". L'article de R Brunet s'intitulait "Les sentiers de la géographie : un peu d'air au coin du feu". Espace Géographie, 1996,1 et celui de H Reymond " Défense et illustration d'une géographie universitaire. A propos du livre de J Scheibling : Qu'est ce que la géographie ?.1996, 1, soulignent l'intérêt des nouvelles méthodes, des débats et de la géographie quantitative.
[3] - Gargani A - 1980 : Stili di analisi. Feltrinelli, Milan.
[4] - Raffestin C et Turco A - 1991 : Epistémologie de la géographie humaine. pp 23-31 in Les concepts de la géographie humaine. Bailly et al, Masson.
[5] - Popper K - 1978 : La logique de la découverte scientifique. Payot. Paris.
[6] - Fayerabend P - 1978 : Science in a free society. NLB, Londres.