IDEOLOGIE ET GEOGRAPHIE
L'idéologie est cette
"représentation illusoire" du réel", c'est une "théorie qui ignore ses
présuppositions", une théorie qui " généralise l'intérêt particulier"[1]
. L'idéologie représente aussi "un contenu mental à partir duquel, il est
possible de se justifier dans son existence et sa position sociale " et l'entrée
par l'idéologie , malgré ses périls semble donc s'imposer"[1]
C'est une sorte de vision du monde, un référentiel de base , une "épistémée"
qui commande que l'on pose telle question à la réalité que telle autre ". Cette
idéologie a pour véhicule le langage, les mots. Ces mots sont pleins
d'équivoque[1]
et on voit le lien entre le mot, la représentation et la méthode et c'est là
justement un point de méthode qui peut paraître essentiel à certains (J.B
Racine, 1977). C'est l'expression d'un choix qui est à son tour n'est ni neutre,
ni innocent. "Est idéologique tout discours qui reste univoque, qui se ramène
toujours à un même référentiel" (J.B Racine, p 151).
La réalité de la lutte de classe est représentée par des idées qui sont
représentées par des mots dont certains sont des concepts de base au centre de
la méthodologie. Or, dans les raisonnements scientifiques et philosophiques, les
mots qui sont les concepts et les catégories, sont "des instruments de la
connaissance". Ces mots sont aussi" des armes, des explosifs ou des calmants et
des poisons" dans la lutte politique, idéologique et philosophique
[2]
"Il faut constamment se méfier du piège des mots, certains
orientent la pensée, selon les réflexes ou les catégories anciennes, de telle
façon que le regard est faussé d'avance. Une certaine philosophie sous-jacente,
d'autant plus gênante qu'elle est implicite, peut bloquer l'observation, masquer
des interrogations qui la contredisent, paralyser la recherche au moment où sa
nécessité s'impose" (Marc Oraison, 1975)[3].
L. Althusser parle d'illusions idéologiques écrasantes dans lesquelles tout le monde est prisonnier"[4]. "Dans une société fondée sur l'antagonisme du capital et du travail, sur l'exploitation du travail du plus grand nombre par une minorité de détenteurs de moyens de production, toute vérité n'est pas bonne à dire. Tout ce qui dévoile les rapports sociaux de production réels prend nécessairement un caractère accusateur, voire subversif pour le pouvoir établi qui représente cette minorité. Toutes les sciences humaines en sont affectées et en quelque sorte mutilées"[5]. "L'ordre sous-jacent devient progressivement idéologique à partir du moment où ce qui n'est qu'une généralisation devient une vérité absolue.." [6]
Le structuralisme de Levis-Strauss élimine dans sa structure même et par ses méthodes, le problème du sens et celui de l'histoire dans la mesure où on peut se demander si le structuralisme formaliste est étranger aux problèmes sociaux et politiques.[6] si bien qu'on peut arriver au du maintien de l'ordre alors qu'on sait qu'on n'apporte qu'une certaine vision du réel.
"La plus value foncière, est en économie libérale, un des principaux agents d'évolution et de différenciation du paysage urbain." [7]
"La géographie par définition localise... or rien n'est plus redoutablement abstrait que le capital" "Le capital, par définition, est perpétuellement en mouvement - faute de quoi il cesserait d'être capital" [8]. Nulle part peut-être la tentation n'est plus grande de céder à la magie des chiffres et nulle part elle n'est plus périlleuse." p 421
On peut se demander comme J. B Racine quelle est la valeur d'une recherche qui conduirait à ses présupposés (op. cité p:119). Ce qui est contesté c'est une géographie au service de l'ordre établi, une géographie technocratique, orientée vers le management et le contrôle. Le rapport entre l'homme et le réel fait intervenir une conception du monde, donc une idéologie. Et si vision du monde il y' a cette vision implique son devenir " (J. B Racine p 128).
La réduction met entre parenthèse "beaucoup, la complexité concrète de la praxis, celle de l'homme et celle du monde, la dialectique, le tragique, l'émotion et la passion. L'individuel à coup sûr et peut-être une grande part du social. l'histoire enfin. Tout cela passe dans le résiduel qui doit s'amenuiser devant la technicité mondialisée et disparaître" H Lefebvre 1963 [9].
Tout discours qui n'intègre pas la problématique du matérialisme historique et dialectique est tout à la fois scientifiquement faux et idéologiquement suspect" (J. B Racine, op. cité). La dialectique c'est d'abord le mouvement réel d'une unité en train de se faire et non simplement l'étude , même fonctionnelle et dynamique, d'une unité déjà faite" (J. P Sartre 1960)[10].
" La géographie doit être dialectique parce que les situations qu'elle étudie sont des situations dialectiques. (J. B Racine, 1977, p 125), la distance et à travers elle toutes les relations spatiales que le géographie étudie est une relation dialectique (B Marchand 1974)[11]. on peut dire que à la limite, tout est système, tout est mouvement "tout est aussi contradictoire".
Il n'existe pas de solution à la formulation en termes de logique classique des processus dialectiques (Apostel et al 1973)[12] et il est impossible de donner une forme opératoire mathématique ou statistique aux interactions au sens où l'entendent les marxistes (Nicolas Obadia 1976 ).
Ce qui est en cause aujourd'hui , c'est peut-être le pourquoi et non pas le quoi et le comment?. Il est bien évident que dans une telle perspective, "une géographie révolutionnaire n'est pas une géographie appliquée mais bien une géographie critique "(J.B Racine), orientée vers le changement du monde et non simplement le décrire, d'où la nécessité d'analyser le pourquoi des choses, les mécanismes historiques et dialectiques. On découvre ainsi le côté dérisoire de la statistique inférentielle et de ses tests de l'hypothèse nulle.
Selon Popper K., le marxisme se situe hors de la science dans la mesure où on peut lui appliquer un quelconque critère d'évaluation ou de réfuter la scientificité. La théorie scientifique valable est celle que l'on peut réfuter et qui n'a pas été réfutée" (K. Popper 1959)[13] tandis que pour M. Horkhernie la valeur d'une théorie est déterminée par son lien avec les tâches qui sont entreprises dans le moment historique précis par les classes progressistes"[14].
Un système est un ensemble d'éléments en interaction dynamique, organisés en fonction d'un but (J. De Rosnay 1975). Pour le structuralisme, un système est une structure close qui ne peut évoluer qu'à travers une désorganisation totale et une réorganisation. Pour le systémisme, un système est ouvert quand il reçoit de l'énergie et de l'information et la transforme en entropie (désordre), contre laquelle il doit lutter pour créer de la neg-entropie.
Il est doté de deux aspects qui
sont dialectiquement liés : :
- l'aspect structurel: il définit l'organisation de l'espace des
composantes , c'est l'organisation spatiale.
- l'aspect fonctionnel: il se réfère au processus (temps) et assure
l'organisation temporelle.
Deux postulats marxistes:
1 - Le mode de production de la
vie matérielle domine en général, le développement de la vie sociale, politique
et intellectuelle (K Marx 1859 : Critique de l'économie politique).
2 - L'essence de l'homme n'est pas une abstraction inhérente à l'individu
isolé, dans sa réalité, elle est l'ensemble des rapports sociaux" (K. Marx -
1845 : Thèse sur Feurbach).
Cette vision libérale du capitalisme laisse apparaître une image atomisée de la société, ramenée à des stratégies individuelles ou encore à des choix et des décisions. Cette lecture du social a l'avantage, entre autres, d'éluder toute idée de luttes de classes au profit d'une poussièrisation du conflit réduit à sa seule dimension individuelle. A-historique par excellence, le socio-centrisme libéral repose sur le postulat d'une identité exclusive de la nature humaine, non seulement dans ses invariants biologiques, mais aussi dans les comportements individuels" (J. Piaget 1976)[15].
"Le concept de middle class, évacue en effet la contradiction capital/travail dans la mesure où , étant conçue comme l'axe central au sein duquel se dissoudrait la lutte de classe"[16]. Si on travaille sans support théorique précis auquel on confronte les résultats empiriques, la considération du continüm des scores peut conduire à un raisonnement qui nie pratiquement l'existence de classes sociales non seulement opposées mais définies et délimitées en tant que telles (J.B Racine, p 145). Les continüms factoriels sont alors les équivalents de ce que représentent les distinctions introduites par Colin Clark entre secteurs primaire, secondaire et tertiaire).
La reproduction du mode de production implique inéluctablement celle de la force du travail en termes de nombre, qualifications et localisation. La différenciation de l'espace devient à la fois structuraliste et génétique.
L'espace qu'on étudie n'existe pas indépendamment des pratiques sociales: c'est l'espace de la reproduction des rapports de production. Le concept de reproduction est un concept dialectique qui englobe l'aspect statique et dynamique dans la mesure où toute reproduction implique une certaine transformation. Le développement des contradictions est alors un élément central de la transformation dans la reproduction.
L'homme est cette triade qui est l'individu, l'espèce et la société qui sont à la fois des termes complémentaires et antagonistes[16] . Il est l'ensemble de ses rapports sociaux (K Marx).
Est idéologique tout discours qui reste univoque, qui se ramène toujours à un même référentiel" (J.B Racine, p 151). Il est très dangereux de transformer une méthode en une doctrine et ce n'est qu'en se proposant des référentiels différents qu'on peut prendre ses distances vis à vis de l'idéologique ( (J.B Racine, p 151).
Il est temps qu'une géographie critique se mette en place, une géographie dont l'objectif n'est pas seulement de comprendre mais de modifier le monde dans le sens progressiste du terme, une géographie de l'alternative et non pas celle de la guerre ou celle du contrôle comme a prévalu jusqu'ici.
2 - Idéologie et stratégie
On croit communément que la géographie est simplement cette discipline scolaire permettant d'énumérer les différents éléments d'un pays ou d'une région, de les décrire dans une perspective désintéressée de culture générale. Si cette connaissance était nécessaire dans le temps, le progrès de l'information et des mass-médias fait qu'on peut de plus en plus se passer d'une telle discipline qui se base surtout sur la mémoire et où " il n'y a rien à comprendre en géographie mais il faut de la mémoire ...".
Cet inventaire monotone et embêtant commence à gêner les étudiants et les professeurs aussi bien dans les lycées que les universités : énumérer relief, climat, hydrologie, végétation, population, agriculture, industrie, villes... Un malaise général touche tout le monde et se pose la question si la géographie est bien une science?. Accumuler des éléments empruntés à la sociologie, la géologie, l'économie ou à l'histoire ne constitue guère une science.
Toute science est un processus historique et ne peut être comprise que dans un tel contexte, c'est à dire dans ses rapports à l'idéologie. Elle est aussi une pratique, un pouvoir sur le réel, les hommes et la nature.
" La géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre " écrivait Yves Lacoste en 1977 dans un livre qui porte le même titre, d'abord la guerre militaire classique dans un esprit nationaliste ou colonialiste mais aussi la guerre au sens large du terme, c'est à dire comme instrument stratégique entre les mains du pouvoir mais aussi des contre-pouvoirs. La protogéographie (ou la géographie primitive selon Alain Reynaud ), était au service du Prince, des impératifs stratégiques en temps de guerre, lors des découvertes ou des grands voyages, Hérodote lui même se situe dans l'optique de l'impérialisme athénien. Alexandre Von Humbolt (1769 -1859) était le frère d'un homme d'Etat prussien qui a crée l'université de Berlin qui a donné par la suite une série de géographes.
Ce n'est qu'au XIX° siècle que la géographie s'est constituée comme une discipline scolaire et universitaire tandis que l'armée dispose toujours de son service géographique. la géographie des officiers continue à être un instrument stratégique de premier intérêt. Jusqu'à nos jours, les travaux pratiques de géographie dans les universités les plus nanties se font sur des cartes IGN établies par l'Etat-major ?. On s'estime très heureux si ces cartes se trouvent mises à jour et quant certaines cartes ne sont pas tenues comme confidentielles et interdites à la circulation même dans un but scolaire pur !. Encore plus, l'armée dans certains pays, s'accapare d'outils plus perfectionnés à l'instar de la carte IGN, et en fait le monopole dont l'accès est très contrôlé voire interdit: c'est le cas de la télédétection et de l'imagerie satellitaire.
Au fur et à mesure que les techniques se développent, le pouvoir confisque le savoir géographique d'autant plus qu'on se situe à très grande échelle. Le développement, ces dernières années, des GIS est significatif de ce processus: développés par des non géographes au service de l'administration et des pouvoirs.
C'est la pratique du pouvoir qui fait que la géographie soit nécessaire pour livrer bataille mais surtout organiser hommes et territoires sur lesquels s'exerce ce pouvoir. C'est ce fond stratégique qui constitue le bien fondé de ce savoir qui apparaît de prime abord comme un savoir hétéroclite, inutile en apparence pour la masse, difficile à appréhender.
La connaissance relative d'un espace ou d'un territoire constitue un savoir stratégique. Pour cela, la carte constitue l'outil de représentation par excellence au service de ce savoir stratégique, ce n'est pas un hasard si les cartes de grandes échelles restent souvent l'apanage de l'Etat. Ce n'est pas non plus un hasard que la géographie de Friedrich Ratzel (1844 - 1904) s'est pu développée dans le cadre du pangermanisme, un de ses concepts " le lebensraum" a eu des implications graves et a donné lieu au développement de la géopolitique qu'on retrouve de nos jours dans la question régionale, le centre-périphérie, le dialogue Nord-Sud...
Ce n'est pas non plus un pur hasard qu'un grand géographe a été oublié parce qu'il fut un communard anarchiste, il s'agissait d'Elizée Reclus que tout récemment un groupe de recherche (GIP-RECLUS) a porté son nom à Montpellier dans la Maison de la Géographie. La différence avec Vidal de la Blache est celle qui existe entre l'Etat et la région comme fondement géographique, entre le politique et le naturelo-historique...
La géographie telle qu'elle est enseignée a pour fonction de voiler la fonction réelle de l'espace, l'utilité de l'analyse spatiale aussi bien pour la conduite de la guerre que pour l'organisation de l'espace par un pouvoir quelconque. En rendant le discours géographique inutile, on masque son intérêt réel. En le vidant de sa connotation idéologique, on voile le contenu politique du discours géographique, on démystifie l'espace et ses effets. De là, la critique devient futile et insensée du moment qu'on part d'éléments neutres comme le relief ou le climat.
Il s'agit de faire passer un discours stratégique pour un discours innocent et scientifique apparemment inoffensif. Dans ce sens, la guerre consiste à démasquer la fonction stratégique de la géographie qu'utilise les pouvoirs en place et de démontrer son utilité dans le processus du dévoilement.
A la géographie des officiers, s'est ajoutée celle des Etats puis celle des firmes formant ainsi la géographie des Etats majors. A la stratégie militaire des officiers pour entamer une guerre, conquérir un pays ou le défendre s'oppose celle de l'Etat à travers l'organisation de l'espace, le découpage régional ou local, la localisation des activités, la mise en valeur des terres ou le tracé d'un réseau. L'espace de la firme prend de plus en plus de l'importance de nos jours à travers les interstices de l'ordre national. Ces géographies sont loin de perdre de l'importance et changent de forme dans la mesure où les techniques de guerre changent rapidement, l'espace devient de plus en plus un enjeu de taille tant au niveau politique que économique.
A noter l'exemple de destruction des digues du fleuve rouge en 1972 au Vietnam (Hérodote, 1, 1976; Y Lacoste, 1976, p:13-14), il s'agissait de bombarder certains points précis susceptibles de détruire l'ensemble du réseau. La guerre géographique consiste à modifier la répartition spatiales des hommes et rompre les rapports populations-ressources comme le regroupement forcé des populations en Algérie... La guerre du Golfe en 1990 a utilisé le système d'information géographique pour guider le trajectoire des Patriot.
Seule une démarche géographique est susceptible de démasquer une stratégie à fondement géographique. A la géographie stratégique des Etats-majors correspond la géographie idéologique de l'école et de l'université. C'est cette géographie là, scientifique mais inutile, qui est la plus connue parce qu'elle touche la totalité des jeunes qui passent par l'école, elle est aussi la plus dangereuse.
La géographie est devenue spectacle, par le développement du tourisme, la diffusion des images par les mass-médias. La photographie remplace la carte plus difficile à élaborer et à lire, met en relief l'esthétique et évacue le côté stratégique de l'espace. Ce développement fulgurant du tourisme, des voyages et des techniques de la photo, des vidéo, des guides de voyage fait que le savoir géographique , au sens scolaire, devient de plus en plus inutile même au lycée.
Le résultat est qu'une minorité seulement détient le pouvoir que procure ce savoir stratégique. La vente de cartes ou de photo peut être interdite en période de crise. Certaines zones stratégiques comme les frontières sont les premières à être concernées par ce processus lors de crises avec le voisin ou des remous internes. C'est le cas par exemple de la Tunisie avec le problème avec la Libye (1980-1988) et islamiste (depuis les années 1985)...
La lecture d'une carte n'est pas à la portée de tout le monde si bien que sa diffusion ne pose pas de problème dans certains pays où l'Etat est bien enraciné. C'est le cas des pays occidentaux où les instances de l'Etat sont bien enracinées, l'opposition a ses canaux démocratiques d'expression et le recours à la voie armée est très limité.
L'absence de réflexion géographique fait que les grandes firmes élaborent de véritables stratégies de localisation de leurs établissements. Cette carence provient de la multiplicité des espaces de référence de l'habitant actuel contrairement à jadis où on avait tendance à avoir le même espace référentiel pour l'ensemble de la collectivité et ce sont les Etats-majors qui ont besoin de se représenter les espaces qu'ils dominent ou commandent et ces espaces sont forcément multiples et à petites échelles.
Toute la pratique sociale se situait dans un espace unique pour l'ensemble de la collectivité, un espace relativement limité et dont les limites sont connues alors qu'au delà commence l'espace mythique, inconnu ou mal connu. On se réfère à un espace commun unique. Les quelques cas qui ont connu d'autres espaces constituent des cas exceptionnels et dont le nombre est si limité dans le temps et dans l'espace qu'il n'affecte pas le schéma d'ensemble. Autrefois, les rythmes lents de la vie font que l'espace fondamental est parcouru, connu dans ses moindres détails: l'espace se trouve chargé de rapports affectifs individuels et collectifs.
Pour cet espace de la vie quotidienne, fort connu dans ses moindres détails parfois, on n'a même pas besoin d'une carte pour le représenter. C'est le cas opposé lorsqu'on se réfère à des espaces plus vastes où à plusieurs espaces conjointement, c'est le cas des commerçants, des marins, des chefs de guerre et des princes...
Les habitants ont tendance, de plus en plus, à se situer dans des espaces différents et différenciés et ne se réfèrent pas à un espace unique comme le village et le terroir, la mer ou l'usine... La pratique sociale est de plus en plus multispatiale ou multiscalaire : les espaces des déplacements (quartier, bus,...), des réseaux (commerce, école, chef-lieu...)...
La multiplicité des espaces fait que l'espace qu'on peut connaître réellement est limité et ne correspond qu'à une infime partie de la pratique sociale. De nos jours, l'accélération des rythmes de la vie font qu'on ne fait que traverser l'espace de la pratique quotidienne alors qu'on n'a qu'une idée très floue sur les autres espaces auxquels on appartient et dans lesquels on est inséré.
En fait, le temps remplace l'espace, on a un temps entre deux points de référence donnés: le quartier de résidence et le lieu du travail par exemple, entre le village et la ville d'émigration ou le pays des vacances.... Entre les deux lieux, on un temps de parcours, de transit et de traversée dont on retient que des repères ponctuels comme les stations, des immeubles, un édifice...
Cette substitution temps-espace est d'autant plus marquée qu'elle concerne deux lieux éloignés et qu'on utilise un moyen rapide de transport. Plus cette pratique est globale et diversifiée, plus on se réfère à des ensembles spatiaux multiples et différents et plus on a besoin de les connaître.
L'homme se situe désormais et, au même moment, à plusieurs échelles et dans des ensembles spatiaux différents : il appartient à un village, à une région agricole bien déterminée, à un gouvernorat donné, il travaille dans une usine dont le siège se trouve à Lyon et dont le fonctionnement se situe à l'échelle internationale...
Savoir lire cet espace différentiel et différencié est une nécessité non pas au géographe mais au citoyen ordinaire. On est toujours situé dans un lieu appartenant à plusieurs ensembles spatiaux, la théorie des ensembles et des ensembles flous est indispensable pour suppléer aux limites fixes et nettes...
Ces ensembles sont reliés par des rapports dialectiques et on ne saurait comprendre l'un sans se référer aux autres échelles spatiales. On ne peut pas comprendre la situation du petit paysan à Tebourba ou à Mjez sans se référer au terroir, à la politique agricole de l'Etat, à sa politique de décentralisation industrielle, à la stratégie de la firme américaine ou française qui est venue installer une usine en rapport à sa proximité de la capitale...
Les données de la vie locale et quotidienne s'expliquent le plus souvent en référence aux données mondiales, ce lien organique et dialectique qui est souvent oublié dans l'analyse classique mais nullement dans les stratégies des firmes ou de l'Etat. Ces problèmes locaux relèvent de données qui se situent au niveau de la région, du pays ou de l'économie mondiale, l'analyse géographique doit détecter ces rapports qui sont souvent évacués.
Ceci qui fait qu'au moment où on parle le plus de l'espace et il commence à être banalisé, il devient de plus en plus flou et difficile à appréhender. Pour ce processus de banalisation voir le bouquin que nous avons dirigé et coordonné " L'espace : concepts et approches, PUT, FSHS, 1993". Ce constat fait que les problèmes politiques sont rarement ramenés à l'espace contrairement au temps où on sollicite le plus souvent recours au politique et à l'idéologique
Le discours géographique scolaire se coupe de la pratique spatio-sociale, cette coupure renforce l'inutilité du savoir géographique, consolide et fonde l'idéologie nationale tout en occultant souvent la réalité intérieure. On se réfère à de petites échelles où la patrie est souvent la référence, même la cartographie utilisée ne concerne pas l'espace de la vie quotidienne et s'avère d'une utilité limitée. Se situer à grande échelle ne risque-t-il pas d'entrer en contradiction avec l'Etat-Nation ?. L'enseignement de la géographie n'est-il pas lié dans la plupart des pays à l'édification nationale et du sentiment patriotique. Ce courant est d'autant plus enraciné que le pays est récemment constitué. L'entité nationale est un véritable fait géographique.
Le problème régional est souvent ramené à des facteurs exogènes comme la nature ou l'histoire lointaine ou récente mais en aucun cas à l'ordre établi. Le recours à l'explication physique est nécessaire pour évacuer le problème et le vider de sa connotation politique. L'inaptitude est interne, endogène ce réconforte l'ordre établi et consacre le déterminisme qui était le point de départ de ce type de discours. La géographie régionale, considérée souvent comme l'expression géographique par excellence, occulte le volet politique en se tournant vers la nature et à l'histoire, elle a dépolitisé le discours géographique qui consiste à saisir l'originalité d'une reconstitution, la spécificité d'une région, les permanences et l'invariance et le visible... La région est souvent présentée comme une individualité, donnée comme telle ce qui interdit souvent de penser à d'autres échelles spatiales. Elle constitue un concept-obstacle selon Y. Lacoste (1977, p: 58) puisqu'elle interdit la critique, tout le problème consiste à décrire les différentes parties et analyser les divers éléments de la région.
La différenciation croissante des formes d'organisation spatiale en même temps que l'homogénéisation des modes et des schémas constituent une autre donnée à retenir dans la réflexion géographique. Plus l'interaction est intense et plus le système se différencie surtout dans ses marges tout en se dotant de logiques unificatrices. L'accélération du temps fait que la différenciation est de plus en plus nette et les changements sont difficiles à mesurer.
L'espace offre des zones de métamorphose dont la localisation et l'analyse s'avèrent indispensables pour celui qui veut étudier l'évolution, le changement et la dynamique. Cette étude de l'espace s'avère aussi plus difficile et plus stratégique que celle du temps, de l'histoire dans la mesure où il n'y a pas ce recul de temps nécessaire pour bien appréhender les choses.
Ces espaces privilégiés où se manifestent les symptômes de la crise ou de du progrès sont des espaces stratégiques qui doivent être au centre du discours géographique, pourquoi ces changements se sont manifestés plutôt là qu'ici ?... Ces zones de métamorphose correspondent probablement à l'intersection ou en marge de ces ensembles flous et enchevêtrés. Le rythme différentiel d'évolution des ensembles fait que c'est là qu'on assiste à la différenciation la plus poussée.
La différenciation spatiale devient une donnée stratégique fondamentale tant au niveau des Etats-majors que des mouvements de revendication (Syndicat, partis...)... Elle n'est pas toujours à la sortie du système , elle en constitue souvent l'input. L'accentuation des inégalités spatiales n'est pas toujours un échec de la politique, elle est souvent le pendant du discours sur les équilibres et l'équité.
Il se trouve que la nouvelle géographie et la géographie de gauche, développée en réaction à la géographie classique, inopérante et apolitique, a rendu de grands services aux pouvoirs en place en lui fournissant les clefs de la pratique spatiale et les contre-stratégies des groupes ou classes sociales. Les travaux sur les ghettos noirs en USA des années 1960-70 ont permis au gouvernement de mettre en place une stratégie pour contenir ces quartiers malgré la sympathie des chercheurs de gauche, l'adoption de la cause et la dénonciation de la ségrégation raciale Les progrès de la cartographie automatique ont permis de procéder à la guerre informatique et électronique au Vietnam..
Le savoir se trouve confisqué par le pouvoir, il constitue même une forme de pouvoir. Les Etats-majors ont besoin de ces analyses marxistes ne serait-ce que dans un objectif stratégique. En analysant l'espace, le géographe fournit au pouvoir des informations nécessaires pour commander aux hommes. Plus la démarche est pertinente, plus l'information est précieuse...
3 - Géographie marxiste
La géographie comme toute science est une représentation du monde réel et ne peut échapper à l'idéologie. La pertinence scientifique va de pair avec l'utilité politique et le débat idéologique, c'est le cas de l'histoire ou de l'économie politique et de la sociologie alors qu'en géographie ce débat est souvent évacué par les géographes eux-mêmes, les autres ensuite.
Les polémiques se situent au niveau politique en relation avec les problèmes de la société et non seulement dans un cadre purement académique. Avec le développement du marxisme, histoire et économie politique ont été totalement transformées : problématique et outils conceptuels et méthodologiques ainsi que le débat nécessaires au progrès de ces disciplines.
L'absence de débat scientifique fait passer le discours géographique comme un savoir neutre, à prendre ou à laisser par les autres spécialistes, non sans dessein. La géographie a pour objet les pratiques sociales par rapport à l'espace et elle ne saurait être a-politique.
Il faut relever le silence de Marx sur l'espace à part les oeuvres relatifs aux aspects militaires, fait très étonnant et aux problèmes villes-campagnes. Aussi bien Engels que Mars se réfèrent plutôt à la nature en évacuant la dimension spatiale. C'est surtout par rapport au temps que Marx s'est toujours placé et non à l'espace ce qui explique l'intérêt qu'a récolté l'histoire.
Il est frappant de relever la coupure entre l'oeuvre théorique comme le Capital et les textes circonstanciels ou militaires. La problématique géographique est a-spatiale et relativement déterministe ce qui va influencer les textes marxistes ou marxisants à par Gramsci ou Rosa Luxembourg...?. Les apports de Lenine ou Mao-tsé tong furent importants sur le plan stratégique mais limités au niveau théorique.
Ce silence est difficile à explique surtout que les problèmes spatiaux commençaient à se manifester avec vigueur (Angleterre, Prusse...). Il a eu de grandes répercussions, l'argumentation se réfère toujours au temps, s'exprime en termes historiques sans référence à l'espace qui constitue pourtant le cadre de lutte et des rapports de force.
L'influence marxiste est limitée en géographie comparée à l'histoire ou l'économie ou encore plus la sociologie où on a de véritables écoles marxistes. Il n'existe pas de géographie marxiste même s'il y a des géographes marxistes probablement de la carence de l'oeuvre de Marx lui même mais aussi de ce lien avec la nature qui rend l'explicitation difficile. Dans ces disciplines, il y a coupure entre la pratique politique et la problématique scientifique ce qui est différent pour les faits sociaux et économiques.
Ce sont les géographes de gauche qui ont été les premiers à mettre en cause les fondements de la géographie vidalienne. Le développement de la nouvelle géographie, du courant moderniste néo-libéral montra l'incapacité du marxisme en matière d'analyse spatiale mais l'approche systémique va faire le lien avec le marxisme.
La réflexion historique tient une très grande place dans l'argumentation et le discours géographiques pour analyser les rapports de production et les rapports sociaux ce qui conduit à remplacer parfois le déterminisme naturel par le déterminisme historique. On a souvent une superposition de deux discours : matérialisme historique avec géographie classique ?.
L'analyse historique ou d'économie politique remplace l'analyse marxiste spatiale qui est éludée ce qui pose un problème épistémologique. La démarche historique prend beaucoup d'espace dans le discours sur l'espace, au lieu d'une reconstitution naturelle, on a une histoire sociale. Le discours politique devient parfois une fin en soi dans un milieu peu politisé .
Il n'existe pas encore de géographie marxiste théoriquement fondée, sans nier les analyses marxistes. D'autre part, si certaines analyses se prêtent plus facilement à l'argumentation marxiste comme les villes, le foncier d'autres domaines se prêtent encore moins comme la question régionale ou sectorielle..
Le glissement vers d'autres disciplines, au nom de l'interdisciplinarité, est facile: la sociologie ou l'économie... ce qui aggrave encore le problème épistémologique... Est-ce la fin de la géographie comme discipline propre...
"Le marxisme se situe en amont de la
géographie et en aval de la théorie générale des systèmes qu'il anthropologie"
[17]
La géographie sociale " Elle est l'étude de la fonction sociale de l'espace et
de la condition spatiale de l'homme "
[18]
" La géographie sociale est la science des formes de l'organisation
sociale de l'espace et de leurs processus " Franz Schaffer.[19].
________________________________________
[1]
- H. Lefebvre -1966 : Sociologie de Marx, PUF, Coll Le sociologue, 171 p.
[2] - J.B Racine - 1977 : Discours géographique et discours idéologique.
Hérodote, n° 6, pp: 110-159.
[3] - H. Lefèbvre 1966, op cité
[4] - L Althusser 1968 : Lire le capital, 2 vol, Maspéro
[5] - Cité par J.B. Racine - 1977: Discours géographique et discours
idéologique. Hérodote, n° 6, pp: 110-159
[6] - L Althusser - 1964 : Problèmes étudiants" La nouvelle critique, n°
152, pp: 80-111.
[7] - J. Suret-Canale - 1972: Réflexions sur la géographie des
investissements. in La pensée géographique française contemporaine, pp:
415-422., cf p: 417
[8] - Maffesoli 1975 : L'idéologie, sa genèse et sa duplicité. L'homme
et la société , n° 35-36, pp: 199-214
[9] - L Goldmann 1966 : Sciences humaines et philosophie: pour un
structuralisme génétique. Médiations, Edit Gonthier, 165p.
[10] - J. Bastié - 1960 : Capital immobilier et marché immobilier
parisien. Annales de Géo, 373, pp: 255-250
[11] - J. Suret -Canale idem
[12] - Réflexions sur le structuralisme et l'histoire. in Au delà du
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