Une problématique de l'espace
L'espace est un facteur de production de l'évolution sociale et non comme une simple condition. L'espace constitue une véritable instance de la société comme l'économie ou l'idéologie... En tant qu'instance, il contient et est contenu par les autres instances (M Santos, 1989). L'économie est dans l'espace comme l'espace est dans l'économie ce qui prouve l'essence sociale de l'espace.
L'espace incorpore ainsi la nature et la société conjointement. La société se réalise à travers les formes, les fonctions et les processus. Cette dialectique entre forme et contenu est la relation entre localisation et lieu. Ce dernier est un point fixe, un ensemble d'objets tandis que la localisation est un faisceau de forces sociales convergeant en un lieu.
Plus le lieu est petit, plus grand sera le nombre de niveaux et surdéterminants externes qui s'appliquent sur lui et son étude est plus complexe dans la mesure où les facteurs exogènes sont nombreux et diversifiés. A l'opposé, plus le lieu est grand plus son analyse est simple dans la mesure où les surdéterminants externes sont réduits.
L'espace est constitué d'éléments de base qui sont les hommes, les firmes, les institutions, le milieu écologique et les infrastructures. Ces éléments sont réductibles les uns aux autres dans la mesure où les hommes peuvent être des firmes (force de travail, producteurs) ou des institutions (citoyens, associations,...), ces dernières peuvent être aussi des firmes et vice versa: transnationales, corporations générant elles-mêmes les normes, monopoles fixant les prix, institutions possédant leurs propres firmes....
Cette interchangeabilité est d'autant plus complexe et accentuée que la société est complexe si bien que l'espace devient une totalité. L'analyse de l'interaction entre éléments de l'espace devient nécessaire et centrale dans toute étude, elle reflète même la totalité sociale. Les infrastructures s'ajoutent au milieu écologique et deviennent partie intégrante de cet espace écologique qui n'est en définitive qu'un espace technique fait de la superposition de différentes couches d'apports humains. Ces éléments varient dans l'espace et dans le temps ce qui en fait des variables.
Le lieu ou la localisation attribue une valeur spécifique à la variable ou à l'élément, c'est une variable contextuelle qui détermine d'autres attributs. Deux usines, parcelles ou hommes ayant les mêmes caractéristiques techniques (équipement, dimension, profil) n'auraient jamais les mêmes performances ou attitudes s'ils sont placés à des lieux différents. Le lieu attribue une valeur spécifique à chaque élément de l'espace. Dans le même lieu, chaque élément change sans cesse de valeur dans le processus de relations avec les autres éléments de l'espace. C'est cette spécificité du lieu, renforcée par l'évolution spécifique des variables localisées qui permet de parler d'espace concret.
Le contenu et la signification de chaque élément sont en continuel changement et on peut parler de signification changeante, la valeur d'une variable ne dépend pas d'elle-même mais de sa localisation dans l'ensemble. Lorsque ce dernier change, la valeur de la variable change conjointement.
Il s'agit alors de considérer des contextes et non seulement des causalités. A la différence de la causalité qui découle des interrelations entre éléments, la contextualité tient compte du rapport de l'élément par rapport à l'ensemble dans sa dynamique. Ces éléments sont loin d'être homogènes (populations, firmes...) et il convient de les considérer en tant que tels si on veut analyser l'interaction. Plus la classification est poussée et plus on peut déceler les relations sociales ou spatiales.
Chaque lieu est une combinaison technique, financière et de travail d'âges différents, une accumulation de techniques et d'organisations, une combinaison de modes de productions particuliers et concrets... Dans ce sens, "la géographie peut être considérée comme une philosophie des techniques" (M. Santos, p 17). Les éléments sont reliés par une organisation : ensemble de règles régissant les relations de chaque variable avec le reste dont la finalité est d'assurer une fonction ou et de reproduire une situation à l'encontre du dynamisme propre.
Au fur et à mesure que l'économie se complique, les relations entre variables et éléments se font à des échelles spatiales de plus en plus grandes. Le rôle régulateur des fonctions locales tend à échapper au contrôle de la société locale pour tomber entre les mains de centres de décision plus lointains et étrangers.
Les faits isolés sont des abstractions et ne deviennent concrets qu'à travers leurs interrelations. Chaque système est à la fois élément et système. Les relations entre éléments peuvent être de trois formes : simple ou sérielle, globale pouvant être soit parallèle, soit en feed-back (D. Harvey, 1964, p 455). Les relations sérielles sont des relations de cause à effet en série fermée. Les relations parallèles sont des relations où l'action résulte de celle d'un élément. Enfin, il y a la relation de feed-back où la modification d'un élément se fait à partir de sa propre structure interne.
Quelque soit le type de relation, on ne peut perdre de vue le contexte, le changement individuel conduit à un mouvement d'ensemble du tout qui devient autre tout en restant une totalité et en réagissant sur l'ensemble des composantes. La signification réelle des interrelations se fait à travers le tout et non simplement par des effets mécaniques entre éléments. Les relations entre les parties passent par la totalité. La relation cause-effet s'avère ainsi insuffisante pour comprendre la dynamique réelle. On peut dire que chaque élément a deux formes de valeurs : une spécifique, propre de type technico-fonctionnel, l'autre est de type systémique.
Les structures de l'espace sont formées d'éléments homologues entretenant les liens hiérarchiques comme les structures démographiques, financières, agraires... Elles sont aussi formées d'éléments hétérogènes comme la structure spatiale, la structure sociale créant ainsi les liens relationnels.
Ces structures évoluent selon trois principes : l'agent externe, l'échange entre sous-systèmes, l'évolution propre de l'élément. La même action externe n'a pas les mêmes effets à l'intérieur, ils varient selon les lieux. Une action exogène modifie les caractéristiques de l'élément , ses échanges et sa dynamique propre. Celle-ci détermine la réaction vis à vis des agents externes et influe sur les échanges inter-éléments. L'ouverture d'une route, la fixation d'un prix, une innovation n'auraient pas le même effet partout.
Les données locales modulent les résultats. Ceci nous mène à considérer l'espace comme un ensemble de structures en même temps qu'il est une portion de l'espace total qui est le seul objet de la totalité des relations sociales.
Cet espace total représente le réel bien qu'il échappe à l'appréhension tandis que la portion d'espace, qui semble plus concrète d'autant plus qu'elle est réduite, représente l'abstrait dans la mesure où elle ne détient sa valeur que dans le cadre de l'ensemble.
L'introduction de la dimension temps dans l'analyse spatiale conduit à retenir l'échelle du monde dans la mesure où l'évolution des sous-espaces depuis le XVI° siècle plus particulièrement a été en relation avec le système-monde. La dimension temporelle permet de dépasser l'analyse écologique ou chorographique. L'espace est une superposition de formes d'organisation , une véritable stratigraphie qui tout en renfermant des forces d'inerties contient la dynamique actuelle. Les phénomènes locaux ne sont que la gestation de processus et de phénomènes à distance. Les sous-espaces sont dotés d'une certaine autonomie qui provient de l'inertie, les forces élaborées localement à partir d'influences externes antérieurs.
La notion d'espace est inséparable de celle de système temporel. Faire appel au passé pour expliquer le présent ne signifie pas qu'on a introduit le temps dans l'analyse spatiale. Très souvent, les analyses géographiques prêchent de cette faille, on a tendance à rattacher le présent à des situations passées. L'espace est le résultat de la "géographisation" d'un ensemble de variables combinées, de systèmes temporels et non simplement d'une variable isolée: le temps. La continuité spatiale est le résultat du fait que chaque combinaison est fonction de la combinaison précédente.
L'organisation de l'espace exprime le rapport entre les forces de dispersion et de concentration. La concentration s'exprime par la firme et les grosses unités, l'Etat et la polarisation de tout genre, les infrastructures, les gros investissements, la taille élevée des établissements tandis que la dispersion est le résultat de la monétarisation, la diffusion généralisée, le développement des transports et des communication, des mass-médias, l'individualisation croissante...
Les migrations sont la réaction de défense des groupes dont l'espace original est envahi par des techniques non résorbés. La macrocéphalie et les petites villes sont l'expression de ce double processus de concentration-dispersion.
La diffusion des modernisations est responsable des processus de polarisation, c'est l'espace modernisé qui est plus apte à influencer les autres espaces. La modernisation s'accompagne de spécialisations fonctionnelles, génératrice de hiérarchie de lieux. L'effet cumulatif de modernisations crée une polarisation de l'espace. L'espace dépendant constitue un espace dérivé. Plus le capital fixe est important et plus est facile la pénétration économique, idéologique ou culturelle.
Les concepts de forme, fonction, structure et de processus constituent des concepts clés dans l'organisation spatiale. La forme n'a de sens que lorsqu'on lui attribue une valeur sociale. La durabilité des formes introduit un très grande rigidité. La forme est un résultat et une résistance tant qu'une nouvelle fonction n'est pas définie. La forme existante s'érige en limite aux mouvements de la structure, sa valeur provient des impératifs de la structure qui la produit ou qui l'insère, elle suit les changements de la structure. C'est ce qu'on oublie lorsqu'on raisonne par analogie...
Ces catégories sont inséparables les unes des autres. Aucune de ces catégories n'existe séparément. Le réel implique un mouvement commun de la structure, la fonction et la forme en une totalité concrète et dialectique.
L'espace est total et doit être considéré comme tel, indivisible. L'espace est lieu de production, de circulation, de distribution et de consommation à la fois, instances qui sont difficilement séparables les unes des autres.
L'espace est un lieu de confrontation des contradictions et d'affrontement de forces opposées comme des sous-systèmes socio-spatiaux, c'est le cas de l'Etat et du marché, l'interface entre l'interne et l'externe, entre l'internalisation (partielle souvent) de l'externe . Une confrontation entre l'ancien et le nouveau, le changement et la résistance. Le temps spatialisé ou l'espace temporalisé constitue des concepts de base. Il y a ainsi coopération dans le conflit ou conflit dans la coopération.
L'Etat est à la fois porteur du neuf et garant de l'ancien, le marché met en contact l'interne et l'externe. Les forces du marché sont gouvernés par le nouveau et l'externe mais se réalisent à travers l'ancien et l'interne . L'Etat garant du nouveau et de l'externe en ce qui concerne l'économie, est en même temps garant de l'ancien et de l'interne en matière sociale. Les forces du marché apportent le nouveau tout en conservant l'ancien, entraînent l'Etat dans l'orbite des intérêts privés. L'internalisation de l'externe et la rénovation de l'ancien au service du marché n'est possible qu'avec l'appui de l'Etat.
L'actuel et le présent sont difficile à appréhender d'autant plus que l'histoire s'accélère où on peut confondre l'actuel avec ce qui ne l'est plus. C'est ce qui est devant nous, c'est à dire le maintenant et le ici, d'où la dimension spatiale et temporelle. L'espace actuel est formé de temps passé mais exprimé à travers les objets. Le moment passé est mort comme temps mais non comme espace. Le temps passé ne l'est plus mais il est objectivisé, matérialisé dans l'espace, c'est le temps spatialisé. Saisir le présent ne signifie pas alors tourner le dos au passé mais à ses catégories. Comme tout concept est historique, il s'épuise dans le temps.
Les faits sont là, en dehors et indépendants de nous mais ce sont les relations qui leur donnent la signification, sans relation il n'y a pas de faits.
La période actuelle est la période technologique, elle a vu naître la science de la production qui est la technologie et la recherche. Transnationalisation, mondialisation de l'économie, internationalisation et universalisation de la société sont les caractéristiques de la période actuelle. La technologie comme la consommation deviennent des sources d'accumulation si bien que les services au même titre que la production deviennent source d'accumulation. Le tertiaire est devenu même la source essentielle de domination et d'accumulation.
On assiste à la prééminence de l'idéologie à la production, de la superstructure à l'infrastructure. L'idéologie précède même le mode de production: l'idéologie de consommation, ou celle de la croissance... préparent même le terrain aux nouvelles formes d'organisation de la production et de l'internationalisation. La consommation devient de plus en plus le moteur de la dynamique et au centre de l'analyse.
Cette internationalisation fait que l'espace obéit à des forces de plus en plus lointaines, l'espace global ou total devient l'espace mondial sans supprimer les particularismes. La nouvelle structure de l'accumulation aggrave les disparités technologiques et organisationnelles entre lieux et accélère les processus de concentration géographique. L'effort de décentralisation conduit à la centralisation car l'organisation spatiale est liée à la qualité du capital installé. Il y a a-spatialisation des rapports qui tissent l'espace (P George) ce qui appelle à reconsidérer la dimension, la distance et l'espace.
Plus l'économie devient complexe, plus le rapport à l'espace devient problématique, fragmentaire. L'homme devient de plus en plus étranger à son espace, la ville étrangère à la région qui est elle-même aliénée car elle ne produit plus pour satisfaire les besoins réels de sa population. La production marchande coupe l'homme se don produit mais aussi des autres maillons (consommateur, aménageur, planificateur...). Ne produisant plus pour ses besoins immédiats l'homme tend à devenir une marchandise tout comme l'espace. L'espace devient le lieu de spéculations diverses, on parle même de marketing des lieux. Plus les forces productives sont développées et plus l'homme est assujetti à ses propres créations, en se libérant de la nature l'homme se soumet à sa propre création tant matérielle qu'idéologique.
Avec la mondialisation, l'utilisation privée des biens collectifs devient sélective et l'appropriation privée se renforce. L'accès à l'espace, à la vitesse est sélectif. L'espace est manipulé pour approfondir les différences. L'espace qui unit, sépare en fait notamment en villes. On vit de plus en plus proches les uns des autres mais de plus en plus isolés. L'espace réunit les efforts humains dans son unité inhumaine (J.P Sartre). C'est la marchandisation et la rareté de l'espace qui unit les hommes mais ce sont elles qui les séparent aussi, car dans la rareté ce qui se réalise pour l'un ne peut pas l'être pour l'autre, la force s'épuise dans le rapport de force. L'unité se fait par l'espace tandis que leur isolement se fait par l'espace.
Le paysage nous livre une apparence, une fraction du tout. L'accumulation ne peut s'accommoder que du répétitif, du design rigide des villes : modèles universels et sémantisation au service de la fonctionnalité. Cela rend la lecture du paysage difficile. Le problème c'est de démystifier, défétichiser l'homme et l'espace (M. Santos) avec une désaliénation épistémologique.
Des écoles géographiques se sont développées au fil du temps, chacune se rattache à une conception de la science comme la causalité, la subjectivité, la représentation.... Selon qu'on privilégie l'une ou l'autre des écoles, c'est une démarche scientifique qui est différente. Le tableau suivant résume les préceptes sous-jacents au néopositivisme et à l'école culturelle.
Préceptes sous-jacents au néo-positivisme et à l'humanisme
Néo-positivisme Représentation
Causalité et ordre logique Subjectivité et plusieurs logiques
Préceptes cartésiens d'évidence: Préceptes de subjectivité des représentation
Réductionnisme et découpage Complexité et difficulté de réduction
Causalisme
Probabilisme
Exhaustivité
Pluralisme idéologique
Certitude indépendante du descripteur, Représentation
La géographie du XXI siècle doit être à la fois conceptuelle, structuraliste, systémiste et modélisatrice. Les concepts et les définitions sont au centre d'un affinage plus serré de la discipline qui se structure autour d'un corpus conceptuel précis. La structure est l'arrangement mutuel des parties (lieux) d'un tout et on trouve là la définition de la géographie comme "sciences des arrangements des lieux...", cette structure permet la permanence et la nomothétie. Le structuralisme venu de la linguistique (de Saussure) ou de l'anthropologie (Lévi-Strauss) est fécond et les sociologues distinguent trois types de structures: immatérielles (structure foncière, d'âge...), mixte (clan, tribu...) et spatiale (quartier, ville...).
L'approche systémique considère la vision globale de la complexité dans son interaction dynamique, même si elle n'est qu'une représentation. La modélisation assure une représentation symbolique, explicitée et pertinente du réel et dispose de vertus explicatives et didactiques. Ces modèles peuvent être de type mathématique, graphique , verbal, ou mental.