La chorématique
Une grammaire spatiale
La chorématique dérive du terme chorème proposé en 1980 par Roger Brunet, est la science d'analyse, d'utilisation des chorèmes . Le chorème provient du mot grec choré qui veut dire espace, région, contrée et du suffixe "ème" qui désigne élément et structure d'un système. D'autres termes comme chronochorème (structure dans la diachronie), paléochorème (trace de chorèmes anciens), schème, chorotype (modèle d'arrangement) en dérivent.
La chorématique permet d'introduire une certaine rigueur et une cohérence dans le processus de dévoilement des structures spatiales cachées ou voilées et des composantes de base de ces structures. Sans chercher un langage très spécialisé qui n'est accessible qu'aux initiés, la chorématique cherche à mettre en place les règles de lecture des structures spatiales.
En effet, si complexes soient-elles, les structures spatiales les plus irréductibles se ramènent souvent à un nombre réduit de formes et de processus élémentaires et très simples. ces formes correspondent , en fait à des logiques sociales non moins élémentaires.
Ces logiques sociales relèvent de l'appropriation, l'exploitation, la domination, la communication, la dépendance ou la convivialité. Elles correspondant à ces processus de s'espacer, se disperser, se regrouper, se mouvoir et se dé-placer; aimer, haïr, se rapprocher et s'éloigner;... Ces actions humaines contribuent à produire et créer l'espace sur la base de dispositifs spatiaux
Tout se fait dans un certain ordre spatial mais l'accumulation des faits et des mécanismes engendrent des confusions, des contradictions et des ambiguïtés rendant ainsi la lecture de l'espace une des tâches les plus difficiles.
Ces arrangements procèdent de la diachronie et de la synchronie à la fois suite à l'accumulation d'héritages et de formes antécédentes qui embrouillent parfois les formes actuelles et rendent la lecture plus difficile. La difficulté provient du fait qu'une bonne partie des structures proviennent du passé et sont des héritages du passé (rémanences) et constituent à la fois une forme d'inertie et des structures souvent invisibles mais toujours agissantes.
Ces structures passées peuvent être récupérées totalement par de nouvelles fonctions, utilisées par de nouvelles stratégies agissantes. Elles peuvent être aussi détournées de leur anciennes fonctions ou ne sont plus utilisées. Une difficulté supplémentaire provient a trait à l'appréciation de la place et du rôle plus ou moins déterminant de certaines structures à l'intérieur d'un système en interaction dynamique.
Comprendre l'organisation d'un espace revient souvent à en démêler l'organisation pour en chercher les structures fondamentales et de là comprendre les logiques sociales en oeuvre qui leur sont sous-jacentes. Il est parfois plus pertinent et autant important de pouvoir dégager les enchaînements, les contradictions, les survivances, les inerties que des hiérarchies.
Il s'agit d'opérer un décryptage de l'organisation spatiale, déceler les logiques sociales derrière les formes spatiales et les logiques formelles qui expriment, en fait une réelle complexité du réel. Cette logique formelle, ne se dévoile qu'après un examen attentif du foisonnement des apparences des logiques et des champs spatiaux et relationnels dans lesquels s'insère un lieu ou un espace.
La configuration spatiale relève de deux types de lois : les lois de l'espace et les lois de la situation. Elle est à la jonction de ces deux types de lois et de processus agissants. Cette spatialité double, endogène et de composition d'un côté, exogène et de situation de l'autre rend la compréhension encore plus ardue et complexe.
S'interroger sur l'espace du Sud tunisien revient à faire l'hypothèse que certains traits découlent de l'excentricité et la situation de cul de sac, de la latitude, de la position par rapport aux masses d'air sahariennes, maritimes ou continentales, des effets d'une stratégie militaire coloniale et de la situation de frontière, des pressions qui sont inhérentes à cette frontière. La logique organisationnelle est désormais plus claire même si la relation entre hypothèse et forme est loin d'être simple ou linéaire. Le relief , les quelques alignements locaux, l'abondance de l'eau ou de l'absence de sol assurent les retouches locales mais ne portent pas de préjudice au modèle global.
On peut faire les mêmes remarques en ce qui concerne le Nord-Ouest dont l'état actuel découle de la conjonction de ces deux dimensions compositionnelle et situationnelle.
Assez paradoxalement, ce sont les lois compositionnelle qui se trouvent le plus sollicitées dans les analyses d'organisation spatiale beaucoup plus que les lois de champs, souvent plus familières aux géographes. Certains chorèmes sont symbolique et se trouvent très fréquents que ce soit dans la mythologie ou la pratique de l'espace. C'est le cas par exemple de sept lieues qui ont fixé l'emplacement des relais de poste, les merkez à Sfax (16 kms), les portes d'une ville ... C'est le cas du jeu relationnel : bifurcation, trivial, carrefour où le nombre de directions à choisir est de égal à (n - 1) le nombre de voies...Le treillage de la théorie des places centrales (six directions) est aussi significatif.
La chorématique "se sert d'images, elle demande de l'imagination (mais) elle ne relève pas de l'imaginaire" comme le notait Roger Brunet en 1990 (op cité, p 32). En effet, les modèles résultants sont faits d'images représentant le réel . La composition de ces images nécessite souvent un peu d'imagination pour trouver de quoi représenter le réel. La richesse et la complexité infinie des organisations spatiales peuvent s'écrire et se composer à partir d'un nombre très réduit de signes ou de caractères. La chorématique relève de la pratique scientifique et suit une certaine rigueur pour ainsi mettre de l'ordre dans ce qui apparaît comme le désordre total.
La chorématique est une lecture des formes spatiales permettant le décryptage et la signification du social à travers le formel. Il s'agit d'identifier les logiques en oeuvre et de là, par différence, les accidents et les déviations notables : "ce n'est d'autre que le coeur de la géographie" (R Brunet, 1990).La chorématique utilise des modèles spatiaux associés à des stratégies de l'espace, pour pouvoir comprendre ces stratégies et leurs effets.
La chorématique sert ainsi à identifier des clés possibles, à mettre en oeuvre une grammaire spatiale qui permet de comprendre et de construire des structures spatiales et à travers elles les stratégies sociales. Ces clés sont fondées sur les lois d'organisation et de production spatiale ce qui constitue un grand apport dans la mesure où la plupart des outils utilisés par les géographes sont souvent empruntés à d'autres spécialistes et élaborés pour d'autres projets spécifiques. La chorématique constitue ainsi un mode d'analyse territoriale.
Des figures simples
La chorématique se fonde sur des formes très simples et un nombre limité de règles de composition. Pour R Brunet, sept formes suffisent pour écrire les modèles représentant les chorèmes:
- l'aire (étendue, forme...)
- le point (lieu, noeud, place, foyer, pôle...)
- la ligne (contact, rupture, lien, frontière, couloir, relation, axe...)
- le flux (dynamique, mouvement, symétrie, intensité...)
- le passage (pont, carrefour, bifurcation, tunnel, guet...)
- la polarisation ou la variation (focalisation, dynamique...)
- le gradient (dissymétrie, attraction, répulsion, potentiel...)
Trois signes de base sont formés par le point, la ligne et la surface tandis que leur composition débouche sur le réseau. Ces quatre formes se trouvent modulées selon sept domaines donnant lieu à la matrice des chorèmes (4 x 7) répondant aux formes les plus variées dans la réalité :
- le maillage
- la quadrillage
- la gravitation
- le contact
- le tropisme
- la dynamique
- la hiérarchie.

Le reste consiste dans un travail d'hypothèses, d'analyse, de vérification et d'évaluation des écarts. Le travail réside par la suite dans un certain nombre de procédures strictes qu'on peut ramener à deux essentielles :
i - l'adoption d'une représentation minimale et géométrique du territoire pris en considération ramenée souvent à un cercle ou un carré qu'on peut rendre dissymétrique selon les cas (ellipse, rectangle, demi-cercle...) tout en le justifiant.
ii - le choix d'hypothèses fondamentales sur les actions, les champs et les processus supposés.
La méthode est de type déductif découlant d'hypothèses fondées avec un raisonnement systématique débouchant sur les conséquences possibles avec un souci constant de vérification et de confrontation avec le réel. Très souvent, cinq à sept modèles sont largement suffisants pour rendre compte de l'essentiel et représenter la réalité.
La confrontation entre la réalité et le modèle permet d'évaluer les résidus qui relèvent souvent de l'accident naturel ou historique et de l'aléatoire : un cap, un marécage, un gisement, un Ford... On retrouve "les bons vieux socles de l'histoire et de la nature, mais bien plus comme contingences locales que comme "mémoires"..; (R Brunet, 1990, p 37). L'opposition Nord-Sud et Est-Ouest en Tunisie se trouve ainsi incorporée dans la construction du modèle tandis que les formes topographiques forment le support des contingences locales.
La chorématique permet, en définitive, d'exprimer la réalité géographique , de découvrir et de hiérarchiser les faits majeurs de production et d'organisation spatiale. La méthode est forcément déductive et offre la possibilité de la vérification.
A quelque niveau d'étude où l'on se place, il ne s'agit pas d'aborder un espace, un territoire ou une région de manière exhaustive dans tous ses aspects et traits, mais de centrer l'approche autour d'une problématique bien définie. Elaborer un modèle, c'est partir d'une hypothèse et la vérifier. Ce modèle résulte d'un choix et n'explique pas toute la réalité et concevoir un territoire sous forme d'un modèle, c'est en saisir les structures qui le sous-tendent et le composent. Il s'agit de mettre en relief trames et maillages, noeuds, pôles, axes, fronts et limites, processus de diffusion et de polarisation dans leur interaction, leur combinaison qui font la spécificité et créent la dynamique.
La chorématique se place à l'antipode de la simplification. Elle part du simple et de l'élémentaire pour construire le complexe et la complexité. Son intérêt réside dans la simplicité logistique.
Ses vertus didactiques ne sont pas les moindres dans la mesure où elle permet de faire passer plus facilement le message et assure la communication mais il faut s'en tenir garde des approximations caricaturales et les distinguer d'une démarche scientifique. Sa diffusion dans les ouvrages scolaires, la géographie universelle des années 1990[1] est significative. Elle constitue un outil (et non une doctrine) d'analyse, de compréhension, de recherche et de communication à la fois; d'un outil cohérent et adapté à l'objet qu'il représente et construit comme lui.
Exemple du Languedoc-Roussillon
Six clés sont nécessaires pour comprendre l'organisation spatiale de cette région et le modèle final est la combinaison de ces six chorèmes de base qui forment trois modèles intermédiaires lorsqu'on les combine deux à deux (Clary M - 1990) mettant en relief les disparités intra-régionales :
Modèle intermédiaire Chorème A Chorème B
1 - Un couloir urbanisé L'implantation urbaine Le vieux passage
2 - L'évolution économique L'économie ancienne Les stations touristiques
3 - Les déséquilibres Les densités contrastées La dissymétrie Est-Ouest

Le modèle fait apparaître la dynamique spatiale en intégrant le facteur temps (caractère évolutif) et dépasse la simple localisation d'une carte traditionnelle. L'espace se trouve lié à la dimension temporelle et le temps se trouve intégré dans l'espace en exprimant les stratégies et les pratiques sociales. En fait, espace-temps-société sont consubstantiels à chaque chorème sans pouvoir les isoler.
Six éléments sont retenus pour expliquer les trois dynamiques de base qui caractérisent la région :
- un axe urbanisé doublé de deux axes secondaires
- un gradient Nord-Sud exprimant l'économie traditionnelle, le tourisme (mer-montagne), la descente des hommes, le relief-climat.
- une dissymétrie Est-Ouest néo-languedoc, languedoc traditionnel.
Exemple de l'évolution des réseaux et de formation des territoires
Le modèle élaboré par Taaffe, Morrill et Gould relatif à l'évolution des réseaux constitue un exemple de construction chorématique où le facteur temps est incorporé. C'est un modèle construit à partir de trois éléments de base : le point, la ligne et l'intensité et décrit le développement des réseaux de transport en pays littoraux (neufs ou colonisés) sur des périodes pouvant s'étaler sur des siècles.

Un troisième exemple de chorématisation de l'espace tunisien élaboré par N Ben Hafsa dans une communication au cours du III Colloque de géographie "Connaissances et pratiques des milieux et territoires, Tunis, FSHS).

Orientations de lecture
André Y, Bailly A, Clary M, Ferras R et Guerin - 1990 : "Modèles graphiques et représentations spatiales". Anthropos, Economica. JP. 217 p.
Brunet R - 1980 : La composition des modèles dans l'analyse spatiale. L'Espace Géographique.
Brunet R - 1986 : La carte-modèle et les chorèmes. Mappemonde, 4, 2-6.
Brunet R - 1990 : A quoi sert la chorématique ?. pp 27- 39 in "Modèles graphiques et représentations spatiales". Anthropos, Economica. André Y, Bailly A, Clary M, Ferras R et Guerin JP. 217 p.
Clary M, Dufau G, Dugrand R et Ferras R - 1988 : Cartes et modèles à l'école. Gip reclus.
Clary M - 1990 : des modèles pour enseigner. pp 131 - 148 in "Modèles graphiques et représentations spatiales". Anthropos, Economica. André Y, Bailly A, Clary M, Ferras R et Guerin JP. 217 p.
Roques G - 1990 : Epernay, un modèle de petite ville et de centre-ville. pp 111 - 121 in "Modèles graphiques et représentations spatiales". Anthropos, Economica. André Y, Bailly A, Clary M, Ferras R et Guerin JP. 217 p.
Théry H - 1990 : Chronochorèmes et paléochorèmes: la dimension temporelle dans la modélisation graphique. pp 41- 61 in "Modèles graphiques et représentations spatiales". Anthropos, Economica. André Y, Bailly A, Clary M, Ferras R et Guerin JP. 217 p.
[1] - Géographie universelle. Volume 1 : Mondes nouveaux. Reclus/Hachette, Maison de la Géographie , Montpellier.